Un deuxième sacre consécutif arraché dans la douleur
De notre envoyé spécial au Stade de France. Commençons par évoquer l'éléphant dans la pièce : oui, le XV de France a encaissé 46 points ce samedi contre l'Angleterre, et oui, après les 50 points concédés la semaine précédente en Écosse, cela représente un total préoccupant. Tellement préoccupant qu'un sévère débriefing collectif s'impose, comme l'a souligné Thomas Ramos en déclarant : « Les titres se joueront sans nous » si des corrections ne sont pas apportées.
Les Bleus en sont parfaitement conscients, et tous les joueurs l'ont reconnu après le coup de sifflet final. Mais pour l'instant, place à la satisfaction légitime de s'être extirpés de ce bourbier avec une victoire sur le fil, synonyme d'un deuxième sacre consécutif dans le Tournoi des Six Nations. Comme l'exprime Louis Bielle-Biarrey : « On sait que si on joue comme ça, ça ne passera pas tout le temps, mais on est super content que ça soit passé ce soir. »
Un match étouffant et un chassé-croisé permanent
Antoine Dupont et ses coéquipiers ont fait peur à tout le monde lors de cette ultime rencontre, et à eux-mêmes en premier lieu. Incapables de contenir les vagues offensives anglaises malgré un bon départ, ils ont offert un spectacle étouffant malgré eux, dont personne n'est sorti indemne. Avec le cœur battant à 180 et le souffle court, les spectateurs n'ont jamais connu la sérénité dans ce chassé-croisé permanent. « Si on avait pu se le rendre plus simple ce match, ça aurait été mieux », euphémise le capitaine français.
Les Bleus ont successivement été devant au score, puis derrière (34e minute), puis largement distancés (38e), avant de bénéficier d'un essai de pénalité qualifiable de généreux juste avant la pause (40e+4) pour se remobiliser. Ils ont ensuite accéléré au retour des vestiaires pour prendre le match en main (50e), avant de lâcher à nouveau prise (58e), puis de repartir à l'attaque (67e). Le scénario a culminé avec un essai anglais à deux minutes de la sirène qui semblait les condamner définitivement (78e), surtout dans un contexte de supériorité numérique adverse.
Le pied héroïque de Ramos et le caractère des Bleus
Mais contre toute attente, un ultime renvoi, l'énergie du désespoir, une récupération de ballon immédiatement perdue par Pollock, et ce coup de sifflet de l'arbitre qui avait tant manqué lors du quart de finale de la Coupe du Monde contre l'Afrique du Sud. Le pied de Thomas Ramos, à 45 mètres des poteaux légèrement décalé sur la gauche, n'a pas tremblé pour offrir la victoire et le titre à la France, au bout du chronomètre et de ce qu'il est humainement possible d'encaisser (80e+4).
« Je ne peux pas compter toutes les émotions qui nous ont traversés, mais il y en a beaucoup », sourit Théo Attissogbe. « Mais le plus important, c'est l'émotion finale, celle de ne pas avoir lâché, d'y avoir cru pour gagner cette pénalité et conserver notre titre. » Le caractère dont a fait preuve cette équipe alors qu'elle était si près d'une défaite dont on aurait parlé pendant des années constitue certainement le principal enseignement à retenir de ce Tournoi.
Des Anglais imprévisibles et revitalisés
Depuis les tribunes, Fabien Galthié est passé par tous les états émotionnels. « Ça a été difficile, âpre, complexe mais je ne suis pas certain qu'on ait le temps d'avoir peur. Ça a été difficile toute la partie », souffle le sélectionneur. Cette difficulté s'explique aussi par le fait que les Anglais ont cru bon honorer les célébrations du 120e anniversaire du Crunch.
Après déjà trois défaites dans ce Tournoi, dont la première de leur histoire face à l'Italie encore toute fraîche, personne ne les attendait aussi joueurs et offensifs. Ils ont terminé le match avec 52% de possession (131 courses, 677 mètres parcourus), alors qu'ils avaient passé les semaines précédentes à privilégier le jeu au pied depuis toutes les zones du terrain.
« On s'attendait à en avoir beaucoup plus », reconnaît Thomas Ramos. « Ils ont vraiment tenu le ballon dans nos 30-40 derniers mètres, alors qu'on a vu des matchs où ils ont abusé du jeu au pied dans ces zones-là. » Comme le souligne Charles Ollivon : « Ils ont fait leur meilleur match du Tournoi. »
La valeur exceptionnelle de ce titre
Finalement, l'adversité rencontrée ne rend le couronnement que plus beau et significatif. C'est aussi le message que voulaient transmettre les Bleus avant de partir célébrer. La petite musique d'une victoire presque décevante dans le Tournoi s'était amplifiée dans la semaine, après le rêve de Grand Chelem englouti dans la noyade de Murrayfield.
Mais un Grand Chelem reste une rareté statistique. La France n'en a réalisé que 10 en 96 participations, dont seulement quatre depuis le passage à six nations en 2000. Personne n'a fait mieux, les Gallois en réalisant quatre également, les Irlandais trois et les Anglais deux seulement.
Il faut donc savoir apprécier à sa juste valeur la victoire de cette année, et ce back-to-back que le XV de France n'avait plus connu depuis près de 20 ans (2006 et 2007). « C'est un Tournoi qui a une valeur sportive énorme, c'est monstrueux en termes de compétitivité », estime Fabien Galthié. « Quand on voit la complexité des matchs, je ne vais pas bouder mon plaisir. Cette compétition est tellement spéciale. »
Du haut de ses 10 participations, Charles Ollivon dresse le même constat : « Vous connaissez aussi bien le Six Nations que nous, il n'y a pas un match qui est facile. Tous les matchs sont rudes, avec de belles équipes. Vous avez vu l'Italie cette année. J'ai l'impression que plus ça va, plus c'est dur de le remporter. » Celui-ci, en tout cas, a été arraché de haute lutte et on s'en souviendra pendant de longues années.



