Un récit intime qui se transforme en acte politique. En découvrant Filip, le héros de la série polonaise Proud, Grand Prix de Séries Mania 2026, disponible ce vendredi sur HBO Max, on pense à la bande de Russell T Davies – les hédonistes de Queer as Folk, les condamnés d'It's a Sin – ainsi qu'à Xavier Dolan, à sa manière de filmer les beaux garçons blessés qui feignent l'insouciance.
Un récit de passage à l'âge adulte
Le quotidien de Filip (incarné par la révélation Ignacy Liss, meilleur acteur à Séries Mania), jeune mannequin gay de Varsovie, se résume à quelques verbes : sortir, boire, sniffer, baiser et oublier. Il squatte chez sa grande sœur car son salaire ne couvre pas un loyer, confie son chien à une voisine alcoolique, et repousse toute forme d'engagement avec l'élégance souveraine de ceux qui ont appris très tôt que s'attacher coûte cher.
Orphelin. Cela explique beaucoup. Puis sa sœur décède d'une crise cardiaque. Elle laisse derrière elle Tosia, un nourrisson, et Filip a deux options : confier la petite à des inconnus, ou devenir ce qu'il n'a jamais connu, un parent responsable. « Tout a commencé de façon très personnelle et très ordinaire : mon frère a eu un fils. Il était si insouciant et soudain, ce petit être a bouleversé sa vie. C'était fascinant de voir à quelle vitesse on endosse un certain rôle, à quelle vitesse on devient parent. Il faut juste y faire face », explique le créateur Karol Klementewicz à Variety. Proud est un récit de passage à l'âge adulte d'un jeune homme gay, qui prend un sens particulier dans la réalité sociale et politique polonaise.
Un acte politique dans une Pologne encore trop homophobe
En Pologne, qui reste le troisième pays le plus homophobe de l'UE, cette série est aussi un acte politique. De 2015 à 2023, sous les gouvernements du parti conservateur PiS, l'homophobie et la transphobie sont devenues une politique d'État : plus de 190 municipalités proclamées « zones sans idéologie LGBT », associations étranglées financièrement, homosexualité présentée comme une menace étrangère pesant sur l'identité nationale.
Depuis le retour de Donald Tusk fin 2023, des avancées sont notables : fin des zones anti-LGBT, reconnaissance des mariages contractés à l'étranger, création d'un équivalent du Pacs. Mais le mariage reste interdit par la Constitution, l'adoption est hors de question, et le président conservateur Nawrocki a prévenu qu'il opposerait son veto à toute loi allant trop loin.
C'est dans cette Pologne qui commence à bouger sans vraiment se transformer que Proud arrive sur les écrans. « Vu la situation dans notre pays, on ne peut pas complètement ignorer la politique. Qu'on le veuille ou non, elle a des répercussions sur nos vies. L'homophobie, si cruelle, engendre de nombreux problèmes et doit absolument cesser. Filip en est également affecté », reconnaît Karol Klementewicz. Qui ajoute : « C'est le propre de l'art et du divertissement : sensibiliser le public à certaines problématiques. Nous ne cherchons pas à imposer un message. Nous voulions raconter une histoire crédible, plausible à Varsovie, et montrer toutes les difficultés rencontrées par un jeune homme gay souhaitant adopter un enfant. Il ne s'agit pas ici des droits des couples de même sexe – ce sujet n'est même pas abordé en Pologne – mais nous montrons que l'orientation sexuelle de Filip dérange certaines personnes. Nous savons que ce problème existe. »
« En Pologne, le dialogue fait défaut. Personne ne changera d'avis après avoir vu l'émission, car c'est un processus continu, mais peut-être que certains verront cet homme au-delà de sa simple sexualité. Peut-être le verront-ils comme un être humain », poursuit-il. Et l'acteur Ignacy Liss de compléter : « C'est en partie notre mission. Il n'y a jamais eu de série comme celle-ci, et ce sujet continue de diviser notre société. Je pense que Proud a l'opportunité de montrer les deux points de vue et de prouver qu'on peut – et qu'on doit – dialoguer. »
Une ambition modeste en apparence, radicale dans le contexte. Derrière le portrait intime, la série pose une question très concrète : que signifie élever un enfant quand l'État refuse de reconnaître votre existence en tant que parent ? En Pologne, ce n'est pas une métaphore.



