Nouvelle-Calédonie : deux ans après les émeutes, le marasme persiste
Nouvelle-Calédonie : deux ans après, la crise persiste

Lorsqu’on l’appelle sur WhatsApp tôt ce jeudi matin, on s’excuse de déranger Hugo en pleine soirée, persuadé de le joindre à Nouméa. « Ah non, mais moi je suis à Bali, j’ai tout lâché, coupe-t-il. La Calédonie, c’est fini, j’y ai vécu 14 ans, mais il n’y a plus rien. Je suis parti en décembre 2025 ». Hugo fait partie de ces désabusés, ces familles qui ont quitté la Nouvelle-Calédonie à contrecœur après les violentes émeutes de mai 2024. Nous avions rencontré le père de famille en ces temps troubles, ces nuits sous couvre-feu strict et ces jours où il valait mieux cacher une gazeuse dans sa boîte à gants.

Pour rappel, les indépendantistes Kanaks avaient manifesté contre le dégel du corps électoral, qui aurait permis à de nouveaux résidents installés durablement en Nouvelle-Calédonie de voter aux élections provinciales. Une mesure perçue comme une désappropriation de leur île. Les protestations avaient soudainement dégénéré au soir du 13 mai avec l’attaque d’entreprises, de commerces, d’infrastructures et de plusieurs quartiers de l’agglomération de Nouméa. Soit les plus graves violences qu’ait connues la Nouvelle-Calédonie depuis les années 1980. L’État n’a pas su tout de suite maîtriser l’incendie. Gendarmes, policiers et militaires avaient afflué à Nouméa par centaines.

Deux ans plus tard, une partie des forces de l’ordre est toujours là. « Et heureusement, ce sont eux qui font vivre une partie de l’économie », souligne Jean-Marc, installé depuis vingt-deux ans dans une commune du sud de l’île. Les incendies ont laissé l’économie calédonienne exsangue. L’équivalent de deux milliards d’euros est parti en fumée. « Dans la rue, on ressent ce manque à gagner, on voit de plus en plus de vols, de cambriolages, de vente de brochettes à la sauvette pour subsister », observe Jean-Marc.

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Des séquelles visibles

« On voit toujours des bâtiments brûlés qui n’ont pas été démolis, les routes ont été refaites il y a seulement six mois dans mon quartier, explique une autoentrepreneuse de Dumbéa. Beaucoup de commerces n’ont pas rouvert, ils n’ont pas survécu aux émeutes. Une boulangerie vient de fermer pour cette raison juste à côté de chez moi ». Les entrepreneurs n’ont pas tous été remboursés. Certaines assurances se sont retournées contre l’État, entraînant le gel de leurs fonds pour une durée indéterminée. « J’ai des amis qui n’ont rien touché depuis deux ans, ils font preuve d’une résilience folle, soupire Hugo, dont le ton semble amer : « On avait tout en Calédonie ! Une maison, entreprise, une renommée et en une nuit, le rêve s’est arrêté. Quand les émeutes ont commencé, on n’a pas eu le soutien de l’État, on ne sentait pas vraiment Français. On est les oubliés du Pacifique ».

Un blocage politique persistant

Deux ans après, le marasme politique se poursuit. Pour le profane, les rebondissements sont difficiles à suivre. En résumé, deux accords ont dessiné une sortie de crise : ceux de Bougival et de l’Élysée-Oudinot. Ils esquissent un nouveau statut avec davantage d’autonomie et la création d’un « État de la Nouvelle-Calédonie » au sein de la République. Mais ils n’ont pas été signés par les indépendantistes du FLNKS, dont plusieurs cadres ont été incarcérés en métropole.

Le CCAT, organisation indépendantiste kanake, semble en perte de vitesse par rapport à mai 2024. « Pour les deux ans du 13 mai, je n’ai vu qu’une dizaine de types qui tenaient des banderoles, ou plutôt les banderoles les tenaient, ironise Matthieu, entrepreneur basé de longue date à Nouméa. Les premiers à souffrir des émeutes sont les Kanaks. Il n’y a plus d’emplois, le prix du bus a augmenté… donc les extrémistes ont perdu en popularité ».

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À l’approche des élections provinciales le 28 juin (les plus importantes en Nouvelle-Calédonie), le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a proposé l’élargissement du corps électoral aux natifs de Nouvelle-Calédonie qui ne figurent pas sur les listes et aux conjoints d’électeurs inscrits. Ce qui représenterait environ 10 500 natifs et 1 500 à 1 800 conjoints. La proposition de loi doit être votée au Sénat le 21 mai. Ce compromis ne convient cependant à personne. D’un côté, les indépendantistes Kanaks dénoncent un « passage en force », de l’autre les non-indépendantistes ou « loyalistes » jugent la décision « mi-figue mi-raisin ». Aux yeux de la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, cette décision imparfaite constitue la seule sortie de crise envisageable.

Tensions sociales toujours vives

Mais ces petits pas sont très mal vus sur le « Caillou ». « On marche sur un fil, déplore Olivier, habitant de Nouméa. Pour l’instant, ce sont des accords en bois ». Sans avancée politique majeure, il craint une « atmosphère lourde pendant une bonne dizaine d’années », quand Hugo envisage « une génération ou deux pour que ça rebouge ».

Car les tensions sociales entre Blancs et Kanaks, brutalement révélées par la crise de mai 2024, sont loin d’avoir disparu. Pire, elles se sont accentuées. « Je suis retourné en Calédonie récemment, quelque chose s’est brisé, confie Hugo. On est dégoûtés d’avoir dû partir dans un pays dont on n’a pas les codes, pas la langue. Mais l’ambiance était trop pesante, ça se regardait du coin de l’œil ».

Selon plusieurs chefs d’entreprise interrogés, les patrons assument « réfléchir à deux fois avant d’embaucher des Kanaks », traumatisés par ces employés qui ont facilité le pillage ou l’incendie de leur boîte il y a deux ans. « Le regard a changé, confirme Olivier. Le vivre-ensemble a été détruit en trois jours. Je m’efforce de ne pas faire l’amalgame, mais j’ai plein d’amis chefs d’entreprise qui se sont fait voler par leurs employés pendant les émeutes… »

« La population s’est encore plus scindée, remarque Matthieu. Beaucoup d’expats sont partis. Ceux qui le peuvent partent en vacances en Australie et non dans les îles. On est passés de l’ambiance sympa/vacances à une fracture sociale. On l’a pris comme une trahison, car on a toujours pensé qu’on était en train de co-construire un pays, mais le dessin de la Nouvelle-Calédonie-Kanaky est bien différent de celui de la Kanaky. On a l’impression que tout peut s’effondrer en une journée ».

À l’entrée de certains quartiers de Nouméa, les habitants avaient érigé des barrières de bric et de broc pour se protéger des émeutiers. Elles ont été rouvertes, mais pas démontées. « Tant qu’il n’y a pas d’accord global, on a peur que ça se répète, ça nous a traumatisés », souffle une vigie de quartier. L’équilibre reste précaire sur cette île où les armes circulent facilement. Sur les boucles WhatsApp de quartier, les habitants de Nouméa jurent qu’ils ne laisseront « pas se dérouler un nouveau 13 mai »… « Les gendarmes ont peur que les gens pètent un câble, souligne Jean-Marc. Au moindre bruit suspect, les gens s’inquiètent sur les boucles WhatsApp. Sans accord politique, ça sera toujours instable ».