Le terme « violences urbaines », utilisé par l’exécutif pour qualifier les dégradations lors de la mobilisation du 17 octobre, est « vide » d’un point de vue scientifique, selon Laurent Mucchielli, sociologue au CNRS. Cette expression, popularisée à la fin des années 1990, a été « inventée par l’État pour faire peur », explique-t-il, car elle confond atteintes aux biens et atteintes aux personnes. Les médias ont largement relayé cette vision, consacrant 75 % de leurs sujets aux dégradations, contre 8 % aux revendications et 3 % aux violences policières, selon Acrimed.
Une communication politique qui amalgame et criminalise
Les chercheurs interrogés pointent une stratégie de communication qui amalgame les profils des manifestants sous le terme de « casseurs ». Christian Delporte, historien spécialiste des médias, résume : « On a l’impression que les gens ont défilé pour rien et que la seule chose qu’on retient du 17 octobre, ce sont les affrontements avec la police et les vitrines cassées. » Cette rhétorique vise à « discréditer l’ensemble du mouvement », selon Damon Mayaffre, linguiste spécialisé dans les discours politiques.
Mayaffre relève l’utilisation par l’entourage du Premier ministre, Sébastien Lecornu, de l’expression « LFI et ses proxys de l’ultragauche » le 1er octobre. Ce terme, « plutôt réservé pour qualifier les mouvements terroristes », tend à criminaliser l’opposition, la faisant basculer « dans le camp non pas de l’opposition démocratique, mais dans celui de l’illégalité ou de la délinquance ». Une ironie, selon lui, car ces mêmes personnes dénoncent la « brutalisation du discours » des oppositions.
Des chiffres gonflés et une situation dramatisée
La couverture médiatique et les discours de l’exécutif ont laissé penser à un chaos généralisé. Christian Delporte relativise : « Si on était en guerre civile, les gens se battraient dans la rue et on n’attendrait pas le feu vert du président de la République pour manifester. » Il cite l’exemple de la préfecture des Bouches-du-Rhône, qui a annoncé plus de 30 000 « pilleurs », un chiffre rectifié par le procureur à 1 800 à 3 000 personnes impliquées.
Cette dramatisation est « une attitude assez classique des gouvernements de faire peur », ajoute l’historien, car « les gens préfèrent l’ordre au désordre ». Il rappelle que la « casse » n’est pas nouvelle : en 1994, les mobilisations contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP) avaient causé 215 vitrines brisées, 392 véhicules vandalisés, 232 policiers blessés et 872 interpellations. Le Parisien titrait alors : « Cette violence qui hante les manifs ».
Une répression inédite plutôt que le dialogue
La répression actuelle est « inédite », souligne Laurent Mucchielli : « en deux semaines, un niveau de gardes à vues qui correspond à une année entière de manifestations des "gilets jaunes" ». Le sociologue dénonce l’évacuation des raisons de la colère : « Tout est ramené à la violence qu’on dénonce et qui permet de justifier qu’on traite les gens avec des coups de LBD en tirs tendus. »
Dès le début du mouvement, les blocages de lycées ont été « matés avec force », selon Christian Delporte, avec des bombes lacrymogènes « alors qu’il n’y avait pas de danger ». Une volonté de « tuer dans l’œuf le mouvement » sans engager le dialogue, alors que les syndicats et associations sont pourtant identifiables, contrairement aux émeutes. L’exécutif a renforcé son dispositif sécuritaire, interdisant des secteurs entiers des centres-villes à la manifestation.
Emmanuel Macron, sans utiliser le terme de « tolérance zéro » cher à Nicolas Sarkozy, semble ne rien vouloir lâcher, perpétuant un maintien de l’ordre militarisé qui vise plus à aller au contact qu’à contenir. Christian Delporte conclut avec scepticisme : « Quand on a l’expérience des cahiers de doléances à l’issue des "gilets jaunes" et qu’un ministre vous propose une plateforme où il n’y a même pas de questionnaire mais où on vous invite à donner votre avis spontanément, cela ne donne pas extrêmement confiance. »