Pour le politologue montpelliérain Emmanuel Négrier, le chef de l'État se retrouve « dans une impasse », incapable de « comprendre par en haut ce qui se passe dans la société d'en bas ». Dans un entretien accordé à Midi Libre, il analyse la mobilisation du 24 octobre et les interdictions massives décidées par l'exécutif.
Une impasse présidentielle face à une mobilisation composite
Emmanuel Négrier décrypte l'attitude du président comme « la démonstration d'une impasse dans laquelle se trouvent la majorité actuelle et le président en particulier ». Selon lui, cette impasse consiste à « avoir beaucoup de mal à comprendre par en haut ce qui se passe dans la société d'en bas ». Il évoque la situation d'« adultes bien inscrits dans la société vis-à-vis de jeunes qui ont les plus grandes difficultés à s'insérer dans cette même société ».
Le politologue distingue trois dimensions dans le mouvement. D'abord, « la partie sociale et politique sur laquelle on parle de convergence des luttes à partir d'une mobilisation de jeunes ». Ensuite, les black blocs, qui « ont une vision politique radicale, avec une part de violence, qui est très éloignée de LFI même si on croit voir son ombre et qui lui est même hostile ». Enfin, une « troisième partie composite où on trouve les jeunes qui veulent tirer parti de l'événement en cassant des vitrines et en volant, voire même des gens de passage entraînés par la foule et qui en profitent ».
Il souligne une « dimension presque libidinale » dans les manifestations, qui dépasse la simple participation à un mouvement social : « Là, c'est aussi faire la fête, jouer aux gendarmes et aux voleurs et tout casser parce qu'on n'a pas de repères d'insertion dans la société ».
Une réponse policière excessive et contre-productive
Interrogé sur la présence d'un « pilote dans l'avion » au sommet de l'État, Emmanuel Négrier répond par la négative. Il dénonce une « erreur aussi monumentale que d'accompagner les services de sécurité à l'opposé de la stratégie habituelle des forces de l'ordre qui s'appelait la stratégie de pacification ». Pour lui, « c'est grave quand un président de la République en arrive à cette difficulté de compréhension ».
Il juge « totalement scandaleuse » l'interdiction du festival de la Soupe à Florac, prévu ce samedi 24 octobre. « C'est extrêmement étonnant dans un pays démocratique qui se pique d'être le pays des droits de l'homme de voir, dans une petite sous-préfecture qui n'a pas connu de manifestation le 17 octobre, interdire un festival au motif qu'il y aurait peut-être une possibilité de manifestation non autorisée », explique-t-il. Il estime que « on arrive à des logiques de pays qui ne sont pas des logiques de démocraties occidentales ».
Le politologue pointe un « grand écart » entre la reconnaissance d'un manque de moyens policiers le 17 octobre et les interdictions massives en réponse. « Cet excès dans la réponse dit bien le fait que l'exécutif est totalement désemparé », affirme-t-il. Il rappelle que le problème remonte à 2008 avec « l'abandon de la police de proximité, dont on paye le prix très lourdement aujourd'hui ».
Le risque d'une escalade de la violence et d'une réponse d'extrême droite
Emmanuel Négrier craint que la police, « même l'armée qui viendrait avec, n'ait pas la possibilité d'affronter un mouvement aussi massif, aussi composite, aussi contradictoire ». Selon lui, « cela ne peut se faire que sur un registre d'extrême violence ». Il envisage deux hypothèses : soit les interdictions « condamnent le mouvement social mais en apportant une réponse policière à une question politique », ce qui n'est pas « notre tradition démocratique » ; soit les mouvements persistent et la police échoue, avec des réponses « de plus en plus violentes et de plus en plus excédées ».
Dans ce second scénario, il dit plaindre les policiers et redoute que cela fasse « le miel d'une réponse d'extrême droite d'opportunité ». Selon lui, les interdictions massives reviennent à dire que « ce sont des groupes violents, une partie infinitésimale de ceux qui se sont manifestés, qui donnent le la du mouvement social ». Le pouvoir répond ainsi à cette partie « ultra-minoritaire dans les rues » pour ne pas répondre à l'essentiel.
Un doute raisonnable sur la constitutionnalité des interdictions
Sur le plan constitutionnel, Emmanuel Négrier, sans être constitutionnaliste, exprime « un doute raisonnable ». Il rappelle que l'utilisation de l'article 16 par le général de Gaulle pendant la guerre d'Algérie « avait été considérée comme extrêmement limite déjà », évoquant même « un coup d'État institutionnel ». Aujourd'hui, les conditions ne lui semblent pas réunies pour « un black-out total au motif qu'il y aurait des risques de violences », car « nous ne sommes pas dans un contexte insurrectionnel ».
Le politologue conclut que la réponse de l'exécutif, faite d'interdictions massives, témoigne d'un désarroi profond et risque d'aggraver une situation déjà tendue, en laissant le champ libre à une escalade de la violence.