Préhistoire : les stéréotypes de genre à l'épreuve des faits
Préhistoire : les stéréotypes de genre à l'épreuve des faits

En septembre, Midi Libre révélait l'enregistrement de propos racistes, homophobes et sexistes d'un brigadier-chef de la police municipale de Carcassonne, qui avait involontairement laissé en marche sa caméra-piéton en novembre 2025. Dans une digression sur le patriarcat, il avait déclaré : « Le père, c'est le père. C'est celui qui bande et qui a les muscles : chez Cro-Magnon, ça marchait comme ça, […], les connasses à l'époque dans les grottes, si elles n'étaient pas avec leur mec, elles se faisaient buter à l'extérieur. »

Alors que le musée de l'Homme à Paris a rénové depuis fin septembre la section néolithique de sa galerie permanente, nous avons échangé avec Aline Thomas, archéo-anthropologue et commissaire scientifique, qui voit dans cette phrase « beaucoup de stéréotypes ». Premier point à débunker : les hommes et femmes préhistoriques ne vivaient pas dans les grottes en elles-mêmes. « La manière dont les hommes et les femmes occupaient cet espace est soumise à un total fantasme, note-t-elle. On a très peu d'informations en réalité. »

Madame Cro-Magnon n'est pas une femme au foyer

De l'invention des premiers outils, il y a 3,3 millions d'années jusqu'à l'invention de l'écriture, vers 3.300 avant J-C, la préhistoire recouvre une très large ère. Elle est communément divisée en trois périodes : le paléolithique, l'âge de la pierre taillée avec notre homme de Cro-Magnon (de 3,3 millions d'années à 12.000 ans avant J-C), le mésolithique, entre -12.000 et -8.000 et le néolithique, l'âge de la pierre polie, qui s'étale de -8.000 à -3.500. Les humains commencent à cette période à domestiquer des animaux, cultiver des céréales et construire des villages.

Au paléolithique, les humains étaient des chasseurs-cueilleurs nomades, ils ne s'étaient pas encore sédentarisés. Madame Cro-Magnon ne passait donc pas ses journées dans la grotte avec ses marmots, en attendant que son mec revienne de la chasse. Cette image en dit plus sur notre monde actuel, en reprenant l'idée de la femme au foyer, une invention sociale et bourgeoise du XIXe siècle.

Des populations nomades qui vivaient dans des abris légers

Au paléolithique, les humains avaient des constructions légères, peu enfouies dans le sol. « Ils vivaient dans des campements mobiles constitués de structures d'habitat légères de type cabane, puisque c'étaient des populations qui, au gré des déplacements des troupeaux sauvages, les suivaient, souligne Aline Thomas. Ils pouvaient occuper des abris sous roche, mais n'habitaient pas dans les grottes. »

Malgré les millions d'années qui nous séparent du paléolithique, cette information nous est fournie grâce aux fouilles des « poubelles », les traces d'occupation des sites. « Ce sont des objets fabriqués en matériaux non périssables, des déchets issus de la taille d'outils en silex, des traces de foyers de feu, des traces de structures d'habitations légères ou encore des reliefs alimentaires, c'est-à-dire les ossements fracturés des animaux consommés », détaille l'archéo-anthropologue.

Des femmes artistes ?

Les grottes évoquent surtout celles ornées de dessins sur les parois. Mais « plus on remonte dans le temps, plus les données sont parcellaires », rappelle-t-elle. En 2013, une étude de l'anthropologue américain Dean Snow sur les mains négatives, faites au pochoir sur les parois rocheuses, visait à attribuer un genre aux humains qui les avaient dessinées. En utilisant des mesures biométriques, il a abouti à la conclusion que la majorité des mains négatives trouvées dans huit grottes ornées en France et en Espagne pourraient être celles de femmes, en raison de leur taille plus petite et plus gracile, alors que jusque-là les archéologues l'attribuaient à des hommes.

Mais cette conclusion fait toujours débat au sein de la communauté scientifique. « Cette étude ne tient pas compte de l'âge et de la possible présence d'adolescents ou de jeunes adultes parmi les auteurs des peintures, explique Aline Thomas. Depuis, une analyse anthropologique médico-légale, menée par Jaroslav Bruzek, a montré que les fonctions discriminantes publiées par Dean Snow ne permettent pas d'estimer avec fiabilité le sexe des empreintes de main en art pariétal, car les différences entre populations sont trop élevées. »

Le geste du lancer associé aux hommes

Dans la division sexuelle des activités, quelques éléments permettent d'identifier des rôles spécifiques en fonction des sexes dès le paléolithique. « Les données sont rares, complète Aline Thomas, mais certains travaux paléoanthropologiques ont montré qu'une pathologie osseuse, observée au niveau du coude droit, et associée au geste du lancer, n'est présente que sur des squelettes de sexe masculin. »

Pour les chasseurs-cueilleurs du paléolithique, ce geste du lancer évoque les propulseurs et armes de jet et est associé à la chasse. En 2020, une étude sur un site dans les Andes au Pérou avait montré qu'entre 30 et 50 % des chasseurs « de gros gibiers » auraient été des femmes. « Il est possible que les femmes aient participé à la chasse, selon d'autres techniques, qui n'ont pas laissé de traces archéologiques ou paléoanthropologiques », poursuit-elle, en indiquant qu'il ne faut pas tirer de généralité à partir d'un cas.

La force physique des femmes du néolithique

Au néolithique, avec la sédentarisation, s'observent « une diminution de la stature globale des populations et une gracilisation des corps », souligne Aline Thomas. Au musée de l'Homme, deux fémurs, l'os de la cuisse, sont disposés côté à côté, l'un vient d'un squelette de Cro-Magnon, l'autre du néolithique. Leur comparaison montre qu'en Europe, les premiers agriculteurs sont plus petits et graciles que les chasseurs-cueilleurs.

Et pourtant, même au néolithique, les femmes qui vivaient en Europe centrale vers -5.500 avant J-C avaient des bras plus puissants que les championnes d'aviron d'aujourd'hui. C'est la conclusion d'une étude parue en 2017, dans Science Advance. En analysant l'humérus - l'os du bras situé entre l'épaule et le coude - et le tibia, les chercheurs ont conclu que la force physique de ces femmes du néolithique résultait probablement de leur travail, comme le labour des sols, la récolte des céréales ou leur broyage à la meule.

Mais Aline Thomas questionne aussi cette hypothèse des activités agricoles, très physiques pour les membres supérieurs, qui provient des exemples ethnographiques, où il existe une division genrée des activités. Elles pourraient aussi avoir construit des maisons ou coupé du bois. « Là, on a tendance à projeter nos propres stéréotypes de genre sur nos données, estime-t-elle. Cette étude montre en effet que ces femmes néolithiques ont eu des activités manuelles extrêmement physiques. Ces activités ont certes pu être liées au broyage des céréales, mais elles ont pu être de tout autre nature. » Comme toujours en préhistoire, méfions-nous des idées préconçues.