Saint-Émilion : la fin d'une exploitation viticole révèle la crise du vignoble
Dans le vignoble prestigieux de Saint-Émilion, les cessations d'activité se murmurent généralement à voix basse, rarement affichées publiquement. Le prestige historique et l'image d'excellence construite depuis des décennies servent souvent d'écran à une réalité économique de plus en plus difficile. Pourtant, Juliette et Max Granet ont choisi de rompre ce silence tenace en annonçant publiquement la fin de leur exploitation viticole.
Une décision mûrement réfléchie
Le 10 février, sur leurs réseaux sociaux, le couple a officialisé la fin de l'aventure viticole du Château Gaubert, situé à Saint-Christophe-des-Bardes. Leur message, long et pudique, sans colère apparente mais lourd de sens, éclaire une réalité désormais impossible à ignorer : même les crus classés de Saint-Émilion ne sont plus épargnés par les difficultés économiques.
Leur reprise du vignoble familial en 2016 relevait d'un pari à la fois affectif et économique. Les défis étaient nombreux dès le départ :
- Des vignes âgées nécessitant des soins particuliers
- Des bâtiments fatigués demandant des rénovations
- Un matériel à renouveler complètement
- Des investissements lourds et des projections sérieuses
À l'époque, le marché tenait encore, mais les difficultés se sont accumulées progressivement : gel dévastateur de 2017, millésimes délicats, épisodes de sécheresse répétés et, surtout, l'accident grave de Max, blessé sous son tracteur. « On a cumulé », résument-ils aujourd'hui avec une certaine amertume.
Un contexte économique défavorable
À ces épreuves personnelles s'ajoute un mouvement plus profond qui affecte l'ensemble du secteur viticole bordelais :
- Recul significatif de la consommation de vin rouge en France et à l'international
- Désamour d'une partie des marchés pour les bordeaux traditionnels
- Pression accrue du négoce sur les prix d'achat
- Surproduction estimée à environ 10% dans l'appellation Saint-Émilion
Jean-François Galhaud, président du Conseil des vins de Saint-Émilion, confirme cette analyse : « C'est malheureusement le signe d'une fragilisation plus large, à Saint-Émilion comme ailleurs à Bordeaux ». Il observe que tant que la surproduction persiste, les cours continuent de baisser, conduisant parfois à des ventes réalisées en dessous des prix de revient.
Une liquidation choisie plutôt que subie
Face à cette accumulation de difficultés, Juliette et Max Granet ont pris une décision rare dans le secteur viticole : « On préfère une liquidation choisie à une liquidation subie ». Le 31 décembre, leur société a été dissoute de manière anticipée, leur permettant de préserver la maison familiale et leur santé.
Les stocks et le matériel seront cédés en priorité à leurs clients fidèles, tandis que le couple se tourne vers de nouveaux horizons professionnels. Elle a rejoint une propriété voisine pour développer l'hébergement touristique, lui dirige désormais une marque de matériel équestre. « Nous sommes fiers du chemin parcouru », écrivent-ils dans leur message d'adieu.
L'œnotourisme comme bouée de sauvetage
Dans ce contexte économique difficile, l'œnotourisme s'est imposé comme un levier central pour la survie de nombreuses exploitations. Jean-François Galhaud insiste sur ce point : « Ce qui sauve beaucoup de viticulteurs à Saint-Émilion, c'est l'accueil du public, les portes ouvertes, la vente directe ».
Pour de nombreux châteaux, les activités touristiques ne sont plus un simple complément de revenus, mais une condition essentielle de survie :
- Visites guidées des caves et vignobles
- Hébergements de qualité sur le domaine
- Événements œnologiques et culturels
- Vente directe aux visiteurs
Cette diversification représente une évolution notable dans une appellation où cette approche avait longtemps été regardée avec une certaine réserve.
Un appel à anticiper les difficultés
Le président du Conseil des vins de Saint-Émilion appelle également à mieux anticiper les difficultés économiques : « Avant la liquidation, il existe des procédures de conciliation ou de sauvegarde qui permettent de geler les dettes fiscales, sociales ou bancaires ».
Il souligne que les liquidations judiciaires entraînent non seulement des drames humains et familiaux, mais aussi des ventes de stocks à vil prix qui déstabilisent encore davantage le marché déjà fragilisé. Cependant, il reconnaît l'épuisement moral de certains exploitants après des années de tension économique continue.
Dans un territoire où l'on expose volontiers les réussites mais rarement les renoncements, la parole franche de Juliette et Max Granet fait figure d'exception. Leur témoignage public dit autant la fin d'une histoire individuelle que les tensions profondes à l'œuvre dans un vignoble longtemps considéré comme intouchable. Une page se tourne pour eux, mais leur décision éclaire les réalités économiques difficiles auxquelles doit faire face l'ensemble du vignoble de Saint-Émilion aujourd'hui.



