D'après un sondage récent du Pew Research Center, un think tank américain spécialisé dans la production d'études statistiques, les Européens se disent plutôt fiers de la nourriture de leur pays. C'est tout particulièrement vrai dans les pays méditerranéens. Ils sont néanmoins de plus en plus méfiants vis-à-vis des produits qu'ils consomment, comme le montre la dernière édition de l'eurobaromètre de l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), publiée au printemps 2025. Ce document riche en enseignements paraît tous les trois ans et décortique les préoccupations des Européens à l'égard des risques liés à leur alimentation et la manière dont ils s'informent sur la question.
Une inquiétude grandissante pour les contaminants industriels
Un phénomène apparaît très clairement par rapport à l'édition précédente : les Européens sont de plus en plus préoccupés par la présence de contaminants industriels chimiques dans leur alimentation. Ils sont 28 % à les classer parmi leurs principales sources d'inquiétudes, soit deux fois plus qu'en 2022. À l'inverse, les effets directs de l'alimentation sur la santé perdent du terrain, passant de 20 % à 12 %. "Les dangers les plus étayés, l’alcool, le sucre, le gras, l’ultratransformé et la viande rouge, font de moins en moins la Une des journaux", déplorent plusieurs spécialistes dans le dossier en couverture de L'Express cette semaine. Désormais, ce sont les risques dont l'impact individuel est moins documenté, mais probablement plus faible, qui captent l'essentiel de l'attention.
Des disparités selon les pays
Concernant les résidus de pesticides, l'Autorité européenne indiquait le 5 mai dernier que "les risques sont faibles aux doses retrouvées" dans les aliments et que 98,7 % des 100 000 échantillons analysés chaque année respectent les normes. Quand on regarde le baromètre de plus près, on observe aussi de grandes disparités d'un pays européen à l'autre. Sans surprise, la crainte des résidus de pesticides arrive en tête des inquiétudes dans les principaux pays agricoles du continent (France, Allemagne, Espagne), surtout en Europe de l'Ouest. La peur des microplastiques, ces particules de plastique minuscules qu'on retrouve en grand nombre dans notre organisme, semble quant à elle plus répandue dans les pays du Nord, des Pays-Bas à la Scandinavie, tandis que les pays baltes sont particulièrement sensibles aux additifs alimentaires.
L'impact réel sur la santé : un phénomène complexe
D'année en année, d'étude en étude, l'omniprésence de certaines substances liées à l’activité humaine dans notre régime se fait de plus en plus évidente. Mais quel est leur impact réel sur notre santé ? Le phénomène est complexe à évaluer. Cadmium, pesticides, Pfas... Les experts s'accordent à dire que ces produits soulèvent des questions légitimes et que les craintes sont parfois raisonnables, d'autres fois exagérées. Ils rappellent aussi que les niveaux de preuve varient considérablement d'une substance à l'autre. Alors comment bien s'informer ? Francesca Romana Mancini, chercheuse à l'Inserm et spécialiste des contaminants, le rappelle : "Ce sont les sources institutionnelles, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) et les expertises collectives qui produisent les données les plus robustes sur le sujet".
La difficile interprétation des données scientifiques
Encore faut-il que ces données soient bien comprises par les citoyens européens, et bien interprétées par les médias et les politiques. Ce qui est loin d'être toujours le cas. Le cadmium en offre un exemple emblématique. Depuis un an, le débat public se focalise sur le cancer, notamment du pancréas. Dans son rapport détaillé sur le sujet, l'Anses est pourtant limpide : "Chez l'Homme, aucune étude ne permet de montrer clairement une association entre exposition par voie orale [NDLR, via l'alimentation] et cancer". Les risques avérés de ce métal lourd ne manquent pas pour autant : fragilisation osseuse, atteinte rénale et imprégnation préoccupante d'une partie de la population. Cette mauvaise interprétation des données scientifiques n'est pas sans provoquer incompréhension et défiance dans le grand public.
Une méfiance envers les sources scientifiques
L'eurobaromètre 2025 révèle d'ailleurs une méfiance certaine à l'encontre des sources scientifiques nationales et européennes. Ainsi, près d'un tiers des Européens déclare ne pas avoir confiance dans les institutions de l'UE pour obtenir des informations sur la sécurité alimentaire. Cette proportion grimpe à 39 % pour la France et même à 43 % pour la Roumanie. Les institutions qui diffusent les principales études sur le sujet, à l'image de l'Efsa, restent d'ailleurs méconnues du grand public.
Les risques concernant les polluants présents dans nos assiettes ne doivent pas être ignorés. Ils méritent indéniablement des investigations scientifiques plus poussées. Mais cette focalisation ne doit pas se faire au détriment des menaces bien mieux établies et bien plus graves. C'est tout l'objet du dossier que L'Express consacre cette semaine à ces questions.



