Crise viticole : un avocat du Libournais analyse les turbulences profondes du secteur
La viticulture française traverse une période de turbulences durables, marquée par une crise de la vente, une déconsommation mondiale, une surproduction persistante et une pression réglementaire croissante. Même les appellations les plus prestigieennes voient leurs certitudes vaciller face à cette réalité économique complexe.
Me Alexis Gaucher-Piola, avocat spécialisé en droit vitivinicole dans le Libournais, accompagne depuis plus de vingt ans des exploitations confrontées à ces difficultés. Il livre une analyse lucide d'une crise profonde, parfois tue, mais désormais impossible à ignorer.
Un décalage entre discours public et réalité économique
Constatez-vous un écart entre le discours public et la réalité économique de la viticulture, notamment à Saint-Émilion ?
« Oui, très clairement. Il existe un décalage entre ce que l'on donne à voir et ce que vivent réellement les exploitations. L'exemple récent de l'aide à la distillation est parlant : 44 millions d'euros ont été annoncés, mais au regard du nombre de viticulteurs concernés, c'est largement insuffisant. On est davantage sur une rustine que sur une réponse structurelle. Cela alimente l'idée que la crise serait conjoncturelle, alors qu'elle est profonde et ancienne. »
Les leviers de régulation du marché : volontaires et subis
Quels sont aujourd'hui les leviers de régulation du marché ?
« On en identifie quatre. Deux sont volontaires : la distillation et l'arrachage. Deux autres sont subis : les liquidations judiciaires et les départs à la retraite sans successeur. Ces mécanismes permettent de réduire la production, mais à un coût humain et économique très élevé. Le problème, c'est que ces ajustements arrivent tard, alors que la déconsommation mondiale et la surproduction sont à l'œuvre depuis des années. »
Le marché des crus classés en question
La vente du Château La Couspaude peut-elle servir de référence pour le marché des crus classés ?
« C'est une transaction importante, car elle concerne un cru classé notoire. Même si le prix n'a pas été rendu public, elle participe à une prise de conscience : le foncier viticole s'était envolé et connaît aujourd'hui une correction. Cette régulation n'est pas uniquement liée à la crise, mais la crise accélère clairement le rééquilibrage des valeurs. »
Le classement de Saint-Émilion : protection ou patrimoine ?
Le classement de Saint-Émilion joue-t-il encore un rôle protecteur face à la crise ?
« Le classement reste une distinction majeure mais il ne constitue pas à lui seul un rempart économique. Il appartient à la propriété qui en bénéficie ; le collectif, lui, repose avant tout sur l'appellation et son organisation. Certaines zones sans classement, comme Pomerol, s'en sortent très bien grâce à un effet de marque fort. La question est donc de savoir si le classement protège encore économiquement ou s'il relève de plus en plus du patrimonial. »
La hausse des procédures collectives : symptôme d'une crise multiple
Que révèle la hausse des procédures collectives que vous observez au tribunal ?
« Au tribunal judiciaire de Libourne, les audiences sont surchargées depuis deux ans. Cela traduit une crise multiple : commerciale, climatique, réglementaire et générationnelle. Beaucoup de viticulteurs portent une exploitation familiale, transmise sur plusieurs générations. Mettre la clé sous la porte est vécu comme un échec personnel. Certains font preuve de lucidité et anticipent, d'autres subissent. Ceux qui s'en sortiront seront sans doute ceux qui auront su regarder la réalité en face, aussi douloureuse soit-elle. »
Cette analyse détaillée met en lumière les défis structurels auxquels fait face la viticulture française, soulignant la nécessité d'une approche plus globale pour accompagner les exploitations dans cette période de transition difficile.



