Nuit dans les égouts de Paris : le ballet des bateaux-vannes
Nuit dans les égouts de Paris : le ballet des bateaux-vannes

Il est minuit passé, mais la journée vient de commencer pour les égoutiers parisiens. Rue de Courcelles, dans le 17e arrondissement, une trentaine d'agents s'affairent autour d'une immense trappe. Leur mission : glisser un bateau de près de neuf tonnes dans le collecteur Marceau, l'une des principales canalisations des égouts de la capitale, puis tout refermer avant le réveil des autres travailleurs.

Une opération physique et minutieuse

« C'est un métier qui est assez difficile et physique », glisse Fadiga Dodo, agent de maîtrise, casque et gilet jaune sur le dos. Pour ouvrir la trappe, il faut retirer une à une les 45 dalles de goudron qui composent la route, puis un enchevêtrement de plaques de béton et de métal. Une odeur pestilentielle s'échappe du puits désormais ouvert. Une grue fait descendre le bateau-vanne en diagonale : un bâtiment de dix mètres de long et deux mètres de large, suspendu dans le ciel avant d'être déposé huit mètres sous le sol.

Pendant la manœuvre, une partie des agents reste à la surface, tandis que d'autres, équipés de bottes montant jusqu'aux cuisses, de combinaison blanche et de masque respiratoire, affrontent l'humidité et les odeurs en bas. « On peut attraper des maladies. Mais quand on descend, on est bien protégés », précise Fadiga Dodo. Avec ses collègues, il se glisse dans une bouche d'égout et serpente dans le réseau jusqu'à la trappe ouverte. Une fois le bateau installé, tout est remis en place. Quelques heures plus tard, les voitures circulent à nouveau, sans se douter de la présence du bateau-vanne quelques mètres plus bas.

Un remorquage à la force des bras

Dans les jours qui suivent, les égoutiers doivent redescendre pour remorquer le bateau, non pas grâce à un système mécanique, mais bien à la force de leurs bras. « Soixante agents vont venir et vont le tirer à contre-courant, avec une corde. On va le remonter sur 800 mètres », détaille Régis Bouzin, chef d'exploitation pour la Mairie de Paris, en charge de la subdivision curage des collecteurs. « C'est très fatigant, ce n'est pas la tâche qu'ils aiment le plus, reconnaît-il. Ils préfèrent quand le bateau fonctionne, mais pour ça, il faut déjà le mettre au bon endroit. »

Une fois le bateau-vanne en place, sept agents se relaient tous les jours, jusqu'au mois de mai, pour s'assurer de sa bonne avancée. Cette opération, sur un tronçon de quatre kilomètres, permet de ramasser « l'effluent » qui se forme dans les égouts, composé de sable, de pluie, de matière fécale et autres déchets issus des tuyauteries. Là encore, pas question d'utiliser un moteur. « Le bateau avance par à-coups. Ce n'est que de la physique, on se sert de la force hydraulique naturelle du courant », poursuit le chef d'exploitation.

Un système hérité d'Eugène Belgrand

Régis Bouzin en est conscient : ce fonctionnement peut paraître rustique. Et il l'est : le système de nettoyage n'a pas changé depuis la conception des égouts de Paris par l'ingénieur Eugène Belgrand, dans les années 1850. Tous les essais avec des équipements plus modernes se sont montrés infructueux, assure-t-il. « On a pensé à mettre des moteurs pour remorquer les bateaux, mais l'eau est tellement agressive, tellement grasse et pleine de sédiments que l'hélice se bloque au bout de cinq minutes. Rien ne vaut la force de l'homme et l'intelligence des anciens. »

Ce dispositif, unique en Europe, est par ailleurs l'un des plus vieux. « C'est un réseau d'égouts gravitaire, c'est-à-dire que tout fonctionne grâce à une pente qui guide les eaux vers le nord-ouest parisien », rappelle Pierre Lombard, adjoint au maire de Paris, chargé de la propreté, de l'assainissement, de la réduction des déchets et de l'économie circulaire. « Ces égouts sont entretenus et maintenus depuis plus de 150 ans par des personnels qui travaillent la nuit, donc peu visibles, et qui sont pourtant essentiels au fonctionnement de Paris. »

Un entretien indispensable

« Le travail de curage est indispensable au bon fonctionnement des égouts, poursuit Pierre Lombard. C'est ce qui permet d'éviter que les dépôts ne s'accumulent ou ne bouchent certains égouts et entraînent des débordements sur la voirie. » Selon l'adjoint, c'est précisément ce travail d'entretien, pensé en même temps que le fonctionnement des égouts, qui « explique qu'on ait pu préserver le réseau aussi longtemps sans le renouveler ».