Dans son troisième roman, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, la romancière et réalisatrice Lucie Rico orchestre un jeu de piste linguistique autour de l’amnésie traumatique. Ce polar tragi-comique, mené sur le ton d’une comédie névrotique à la Woody Allen, se déroule à Perpignan. Le livre est déjà récompensé par le Prix Blù Jean-Marc Roberts 2026 et le Grand Prix de littérature de la Fête du livre de Saint-Étienne, et figure dans les dernières sélections du Médicis, du Femina, du Femina des Lycéens, du Prix Décembre, ainsi que dans la sélection d’automne du Prix de Flore.
Un point de départ non fictionnel
L’origine du livre est personnelle. « J’ai fait une amnésie traumatique et retrouvé, plus de 20 ans après, le souvenir d’un événement grave de mon enfance que j’avais oublié », confie Lucie Rico. Cette expérience l’a profondément perturbée : « Je me suis mise à me méfier des mots et aussi de moi-même. En tant que romancière, c’est très embêtant de ne plus faire confiance en sa capacité de raconter des histoires. »
L’autrice précise : « Je n’avais pas envie de raconter une histoire d’abus, ou de parler de moi, mais plutôt d’explorer ce que cela provoque quand on se cache quelque chose à soi-même. » Elle ajoute : « J’avais l’impression d’être devenue une narratrice non fiable. Donc ce livre est vraiment né de cela, de cette expérience qui me troublait, pas tant d’ailleurs sur un plan personnel. »
Une fiction malicieuse pour un sujet grave
L’histoire suit Jennifer, une trentenaire originaire de Perpignan, dont l’activité consiste à retranscrire des comptes rendus de plans de licenciement. Un jour, la touche Point de son clavier disparaît. Ce problème anodin provoque chez elle le souvenir d’une phrase inachevée : « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et… » Rien. Le blanc complet derrière ce « et ».
Jennifer retourne alors à Perpignan pour enquêter. Ses seuls indices : la scène de baiser du célèbre film, la présence de son grand-père et une tache de sang sur un petit pull jaune. Elle recrée à l’identique l’appartement de son grand-père – papier peint, odeurs, mobilier – comme dans une reconstitution judiciaire, mais elle est à la fois l’enquêtrice et la possible victime ou criminelle.
Lucie Rico explique ce choix : « Plutôt que plonger frontalement dans un sujet avec gravité, je préfère le faire voir autrement, partir de quelque chose de très quotidien et regarder tous les dérèglements que cela peut provoquer, et qui sont drôles en fait. » Elle ajoute : « Je crois que l’humour, ça permet d’avoir de l’empathie et donc de provoquer une meilleure compréhension des choses. »
La mémoire, une construction collective
Pour l’autrice, la mémoire n’est pas qu’individuelle : « Elle appartient au collectif, au groupe, et dans mon livre, à la famille. » Elle explique : « Elle se construit aussi avec tous les souvenirs que la famille répète, déforme ou préfère laisser de côté. Quand la famille a envie de cacher quelque chose qui ne va pas, elle le recouvre d’une fiction, de récits collectifs qui entendent prendre soin des autres. »
Le trajet de Jennifer, c’est de « sortir justement de la mémoire des autres, et d’essayer de retrouver ce qu’elle a vécu en dehors des centaines de récits et de fictions qui lui ont été faits depuis son enfance ». Le roman interroge aussi la capacité du langage à nous manipuler : « Un mot n’est pas innocent, même si on le prend pour acquis », souligne Lucie Rico, qui cite Georges Perec et La Disparition, roman écrit sans la lettre « e », symbole du « eux », ses parents disparus en camp de concentration.
Perpignan, territoire de fiction
Née à Céret et ayant grandi à Perpignan, Lucie Rico fait de la ville le décor de ses livres. « Chaque fois que j’écris un film ou un livre, cela se passe toujours à Perpignan ou dans la région, même si la ville n’est pas forcément nommée », dit-elle. Elle évoque « quelque chose du territoire de l’enfance qui revient dans la fiction ».
Elle égratigne Perpignan dans le livre, avec un « amour vache » : « Perpignan, c’est un peu comme le cadre familial. Il y a de l’amour et en même temps, il y a plein de choses qui peuvent être problématiques. » Jennifer ne peut guérir qu’à Perpignan, mais c’est aussi un endroit qui la rend « complètement folle ».
Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, éditions P.O.L, 272 pages, 21 €. Rencontres : le 28 octobre à la librairie l’Échappée Belle à Sète, le 29 octobre à la Librairie Torcatis à Perpignan, le 31 octobre à la librairie La Petite Escapade au Boulou et à la librairie Oxymore à Port-Vendres.