L’Université Paul-Valéry, bloquée depuis le 1er octobre, a évité une tentative d’occupation de nuit le 22 octobre. La présidente Anne Fraïsse ne cache pas son inquiétude pour la « majorité silencieuse » des étudiants qui voudraient retourner en cours. Dans un entretien accordé à Midi Libre, elle dresse un constat alarmant de la situation.
Une tentative d’occupation déjouée par les CRS
Mercredi 21 octobre, en assemblée générale, les étudiants ont estimé que le blocage du campus central ne suffisait pas. Ils ont décidé d’occuper un bâtiment jour et nuit, comme sur le site du Triolet, pour organiser une « université ouverte ». Jeudi soir, des bloqueurs ont forcé les bâtiments B et C, qui communiquent entre eux, ainsi qu’un préfabriqué. Ils ont aussi pénétré dans la Maison du personnel avec une carte professionnelle d’un collègue.
« Ils s’y sont installés en disant qu’ils y resteraient nuit et jour, en lançant une invitation à 20 h pour un banquet et à 21 h pour une boum. Ils savaient très bien que la ligne rouge, c’était pas d’occupation de nuit », explique Anne Fraïsse. La présidente a tenté de négocier : « Je leur ai proposé de revenir à une occupation de jour en leur laissant mener leurs activités à condition qu’ils partent chaque soir. Je leur faisais confiance. » Les trois étudiants ont fait part de cette proposition aux autres, qui ont refusé, exigeant une occupation permanente jour et nuit. « Il y a une frange plus dure qui a la majorité dans le comité d’organisation. Les négociations se sont arrêtées. »
Les CRS sont alors intervenus vers 19 h 15. « Ils ont fait sortir les étudiants qui n’avaient pas fait de dégâts. Il n’y a eu ni interpellation ni contrôle d’identité. » Les étudiants ont été rejoints par ceux qui bloquent le site du Triolet sur le parvis Marc Bloch. « Ils ont trouvé malin d’envoyer des projectiles sur les CRS, en minorité numérique, qui ont répliqué avec trois grenades lacrymogènes. Tout le monde s’est dispersé. »
« Le mouvement frise un peu l’insurrection »
Anne Fraïsse qualifie cette escalade d'« extrêmement inquiétante ». « Ces étudiants refusent de négocier et d’évoluer dans leur façon de voir les choses. Un blocage n’aboutit à rien. Les présidents d’universités sont tout à fait démunis. Notre responsabilité est de protéger les biens et les personnes. Je ne peux pas gérer un campus de nuit avec deux agents de sécurité et tout Montpellier qui se déverse sur Paul-Valéry ! On est encore en alerte attentat. »
La présidente rapporte des propos tenus par certains étudiants : « Je me suis entendue dire : “Les lignes rouges sont faites pour être franchies”, “On veut faire la révolution”. On a l’impression de pouvoir établir un dialogue, mais on est face à un mur au bout du compte. Beaucoup sont polis, mais certains sont menaçants. » Elle ajoute : « On entend les extrêmes, c’est tout sauf la démocratie. Je partage un certain nombre de revendications sur la façon de traiter les étudiants et les universités. Mais c’est paradoxal de dire qu’on défend les étudiants en leur rendant la situation encore plus compliquée. »
Comparant avec 2018, elle note : « On a déjà connu des mouvements violents comme en 2018. Il y avait cinq universités bloquées, là c’est 90 %. Le mouvement est général et frise un peu l’insurrection. Une minorité impose un blocage à des étudiants qui majoritairement veulent revenir travailler. »
Des conséquences graves pour les étudiants
Interrogée sur les groupes à l’origine du blocage, Anne Fraïsse précise : « Il y a deux courants : le Scum et le Poing levé, qui sont beaucoup plus politisés. Ils cohabitent et parfois ça part dans tous les sens. »
La présidente évoque une « majorité silencieuse » opposée au blocus, qui craint d’être taxée de « fasciste » ou « d’extrême droite ». « Évidemment ils sont plus nombreux. Mais je ne vais pas organiser un combat entre mes étudiants. On n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. Ils me disent que c’est à moi de rétablir l’ordre pour qu’ils puissent aller en cours. C’est complexe à gérer. Je ne veux pas un drame sur mon campus. Mon rôle de présidente, c’est d’éviter que ça se passe mal. »
Les cours sont dispensés en visio et les partiels maintenus. « Oui bien sûr. Beaucoup d’enseignants mettent des compléments sur notre plateforme. On a les outils. Cela relève de la liberté des enseignants. Ce n’est pas à moi de dire comment le professeur doit assurer la continuité pédagogique. »
Les dégâts sont déjà majeurs, selon elle. « Les L1 n’ont eu que quatre semaines de cours, c’est souvent de la méthodologie. Ce sont eux qui vont lâcher les premiers. Les L3 vont postuler en fin d’année aux masters et ça ne repose que sur le 5e semestre. Vous imaginez les dégâts ? » Concernant les examens, elle s’interroge : « Soit tout le monde aura des bonnes notes et cela n’aura aucun sens. Les LAS, qui préparent médecine comme en psycho par exemple, sont notés par rapport à tous les autres étudiants. D’autres facultés ne sont pas bloquées. Cela fait littéralement des ravages. » Elle évoque aussi les étudiants qui passent un concours comme l’agrégation, « on les envoie sur des sites non bloqués. Ils sont obligés de courir d’un côté à l’autre ! » Et l’Institut de français pour les étrangers, avec des étudiants qui paient de fortes sommes. « Les conséquences sont très graves. »
Quant aux professeurs, « un blocage, c’est très clivant. Une majorité partage les revendications du mouvement tout en étant contre le blocage. On les empêche de travailler ! Et je ne vous parle pas du personnel administratif. Une minorité soutient les étudiants et refuse de juger la manière dont ils gèrent leur mouvement. » Interrogée sur les professeurs syndiqués, elle répond : « C’est l’extrême gauche, voire ceux qui suivent LFI sans doute. J’ai du mal à savoir qui fait quoi. Je ne fais pas de politique. »
Un mouvement parti pour durer
À la question de savoir ce qui se passera à la rentrée, Anne Fraïsse se montre pessimiste : « Le mouvement est parti pour durer. Cela va enjamber les vacances. Je n’en vois pas la fin pour l’instant. Plus ça dure, plus les dégâts seront importants pour les étudiants et les personnels. Tous les jours on leur dit de ne pas venir. Le travail en distanciel est beaucoup plus compliqué. Et à leur retour, ils savent très bien qu’il faudra rattraper le retard… »