La Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) a rendu un rapport le lundi 6 juillet, alertant sur la prolifération des espaces « No Kids » en France. Saisie par la haute-commissaire à l'Enfance, Sarah El Haïry, elle plaide pour une interdiction de ces lieux strictement réservés aux adultes, qu'il s'agisse de restaurants, d'hôtels ou de transports. Cette tendance, bien que marginale dans l'Hexagone, inquiète les défenseurs des droits humains.
Un phénomène en pleine expansion
Selon un sondage Odoxa de mai 2025, plus d'un Français sur deux se déclare favorable à la mise en place de lieux sans enfants. Ce phénomène, né en Asie, gagne du terrain en France, notamment avec l'initiative de la SNCF qui a instauré une classe Optimum excluant les enfants pour offrir un environnement « adults only ». Sylvain Wagnon, enseignant-chercheur en Sciences de l'éducation à l'Université de Montpellier, analyse les enjeux de cette tendance.
Une discrimination fondée sur l'âge
La CNCDH souligne que l'exclusion systématique des enfants des espaces ouverts constitue une discrimination fondée sur l'âge. « La Commission met en évidence une intolérance constante envers les enfants, en leur réduisant les espaces auxquels ils ont accès », explique Sylvain Wagnon. Le rapport insiste sur le danger d'interdictions « systématiques » de l'accès à l'espace public pour les enfants, tout en reconnaissant que certains lieux nécessitent des limitations pour des raisons de sécurité.
« La question qui se pose plus largement, si on veut faire société, c'est comment vivre ensemble et promouvoir les relations intergénérationnelles », ajoute le chercheur. Le rapport met en garde contre un possible effet domino : « Aujourd'hui les enfants, demain d'autres publics : c'est la logique même de la discrimination qui est en jeu. »
Le bruit, un faux prétexte
Le principal argument avancé par les partisans du « No Kids » est le bruit. Mais Sylvain Wagnon conteste cette justification : « On pose cette question du bruit pour l'enfant, et pour personne d'autre. Or, on ne peut pas empêcher les personnes qui parlent fort au téléphone ou qui écoutent de la musique dans les transports sans écouteurs. Est-ce que ce sont vraiment les enfants qui sont les plus gênants ? » Il rappelle que le bruit n'est ni un critère juridique ni un critère social : « Sinon, il faudrait exclure bien d'autres usagers de l'espace public. On doit apprendre à vivre ensemble. »
Une ségrégation générationnelle
Pour Sylvain Wagnon, le « No Kids » révèle un malaise profond dans le rapport entre adultes et enfants. « Cela traduit le manque de communication qu'ont les adultes envers les enfants. Si on continue sur cette pente descendante, le risque est que chacun se retrouve dans son petit lot entre soi, au risque d'institutionnaliser les espaces 'No Kids', comme on a pu le voir en Corée du Sud. C'est une forme de ségrégation générationnelle. »
Il ajoute que cette exclusion ne considère pas l'enfant comme un acteur social à part entière. « Une démocratie se mesure aussi à la place qu'elle accorde à ses enfants dans l'espace commun. » Le chercheur craint également un effet de reproduction : les enfants ayant vécu le « No Kids » pourraient reproduire le même schéma une fois adultes.
Les villes à hauteur d'enfants comme alternative
Face à cette tendance, Sylvain Wagnon évoque le mouvement international des « villes à hauteur d'enfants », qui s'est développé dans plusieurs villes françaises : Paris, Tours, Lyon, Strasbourg, Marseille, Nantes, Toulouse, Lille, et Montpellier. « L'idée est de faire en sorte que l'espace public soit accessible à tous. Une ville pensée pour les enfants est, en réalité, une ville plus accueillante pour tout le monde. »
Des initiatives concrètes existent, comme la création de rues scolaires piétonnisées aux abords des écoles pour sécuriser les trajets quotidiens. Montpellier a développé un laboratoire pour enfants afin qu'ils puissent se réapproprier l'espace public et contribuer à repenser la ville.
Les conséquences pour l'avenir des enfants
Si le phénomène « No Kids » venait à se développer, les conséquences seraient graves pour le développement des enfants. « On sait que moins un enfant fréquente l'espace extérieur, plus son autonomie se réduit. Empêcher les enfants d'avoir accès à l'espace public, c'est entraver leur développement, ce qui constitue de facto une discrimination pouvant s'apparenter à une forme de violence éducative ordinaire », prévient Sylvain Wagnon.
Il conclut : « Les enfants ont besoin de l'espace public pour grandir, pas seulement d'espaces qui leur sont réservés. L'interdiction des espaces 'No Kids' est avant tout une question de droits fondamentaux des enfants dans la société. Normaliser ce genre de pratiques, qui constitue une discrimination, est donc illégal. Le véritable enjeu n'est pas le confort des adultes, mais la place que notre société accepte d'accorder aux enfants. »



