Mort de Lyhanna : un pionnier de la lutte contre la pédocriminalité alerte à Montpellier
Mort de Lyhanna : alerte d'un pionnier contre la pédocriminalité

Mathieu Lacambre, responsable de l’unité de soins intensifs psychiatriques du CHU de Montpellier, a été un pionnier dans la prise en charge des pédocriminels. Il a notamment piloté la mise en place d’un numéro d’urgence qui écoute les auteurs et les familles des victimes. En 2025, le 0 806 23 10 63 a reçu 5000 appels, en forte hausse.

Un pionnier à Montpellier

Mathieu Lacambre est responsable de l’unité de soins intensifs du CHU de Montpellier et du Centre de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles en Languedoc-Roussillon (Criavs). Au CHU de Montpellier, il a été pionnier pour prendre en charge les auteurs de violences sexuelles sur les enfants. À partir de 2010, ils ont été les premiers à structurer les choses avec une offre de consultations individuelles, des psychologues, des psychiatres, sur différentes approches et des traitements pharmacologiques, dont les inhibiteurs de libido. Cela n’existait nulle part ailleurs de cette manière, même si après la loi de 1998 qui a créé l’injonction de soins pour les auteurs de violences sexuelles, des choses ont émergé dans les années 2000.

De petites équipes se sont structurées : à Paris, La Garenne-Colombes avec Roland Coutenceau, Avignon, Bordeaux… À Montpellier, ils ont utilisé les ressources dédiées au centre de ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (Criavs) pour y adosser du soin, alors que ce n’était pas dans ses missions de soutien aux professionnels, d’information, de recherche, de prévention, développement des réseaux et de la recherche. Eux, ils ont directement proposé de la consultation et du soin et ont doublé leur volume de consultations tous les deux ans. Ils ont une file active de 400 patients en ambulatoire aujourd’hui. En plus, ils ont une activité de consultation en prison. Ils ont aussi des groupes de parole en milieu fermé et en milieu ouvert, des groupes de parole pour les mineurs, et proposent des thérapies familiales car huit à neuf fois sur dix, les agressions sexuelles de mineurs ont lieu dans la famille.

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Un numéro d'appel pour la prévention

Vingt ans après la loi de 1998, il y a eu l’idée de lancer une "help line", en France, pour toutes les personnes attirées sexuellement par des mineurs. Ils ont été parmi les premiers volontaires à proposer une ligne d’écoute téléphonique, "Stop", qui s’est structurée progressivement à partir des années 2020-21. En 2025, ils ont reçu 5000 appels au 0 806 23 10 63. Ils ont lancé une nouvelle campagne en janvier sur les réseaux sociaux pour que les gens qui ont des fantasmes, des idées sexuelles qui impliquent des mineurs, puissent les solliciter avant de passer à l’acte. C’est de la prévention secondaire.

À Montpellier, ils sont aussi pionniers en prévention primaire avec, dès 2010, une boîte à outils de prévention des violences sexuelles auprès des 5-18 ans, la "BOAT". Une étude est en cours dans 72 collèges de France, ils vont évaluer l’impact de l’utilisation de cet outil. Ils sont aussi en train de développer une version pour les 0-5 ans.

Des résultats concrets

Un appel sur 10 aboutit à un échange. Sur 5000 appels en 2025, il y a eu environ 500 échanges téléphoniques et 300 orientations vers des soins. "On a peut-être évité 300 petites victimes en 2025", estime Mathieu Lacambre, même si on ne saura jamais exactement. En prévention primaire, ils essayent d’évaluer ce qu’ils font : c’est l’objectif du programme de recherche lancé dans les collèges. Des résultats préliminaires montrent des résultats positifs significatifs, une réduction du stress des enseignants formés, une amélioration du climat scolaire.

Il parle de violences en général ou de violences sexuelles et sexistes ? "Il y a un socle commun de toutes les violences. Si à l’adolescence je suis centré sur moi et que je me masturbe deux heures par jour sur des vidéos pornos problématiques, c’est le début des problèmes et de l’entrée à venir dans des violences sexuelles et sexistes."

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Ce chiffre des 5000 appelants est stable, en augmentation ? "Il y a une augmentation exponentielle linéaire impressionnante, sachant qu’on est à moyens constants." Après le drame de Fleurance, ils vont avoir une explosion des appels ? "On va avoir une progression des appels. Avec cet événement, il y a d’abord la sidération, la colère. Dans un deuxième temps, on aura une augmentation des appels. En sachant que 80 % des appels que l’on reçoit concernent des personnes qui ont des intérêts sexuels envers des mineurs, et 20 % des familles, des proches, des professionnels."

Il rappelle qu’il faut distinguer la pédophilie de la pédocriminalité : on n’est pas responsable de ses fantasmes mais on est responsable de ses actes. Et les passages à l’acte favorisent la répétition des violences.

Au-delà des moyens, une volonté nécessaire

Interrogé sur ce qu’on a raté pour en arriver à un drame tel qu’on le connaît aujourd’hui, il répond : "Pour être efficace, il faut traiter le problème dans son ensemble. Il y a la question du patriarcat, de l’inceste, de l’aveuglement autour de ces problématiques qui font qu’on détourne le regard, il y a la paupérisation de la justice, mais aussi des services sociaux et des services de santé, l’éducation… les trois dimensions principales qui doivent s’articuler entre elles c’est l’éducation, la santé et la justice. Si les trois systèmes sont proches de l’effondrement, ça va être compliqué."

L’Éducation nationale s’est saisie de ces sujets, mais on doit, du point de vue de la santé et de la justice, plus et mieux travailler ensemble. "Au-delà de la question des moyens, il faut une volonté. Et c’est l’articulation entre les moyens et la volonté qui permettra de faire avancer les choses."

Y a-t-il une réticence à s’occuper des auteurs ? "Oui, parce qu’il y a toujours une difficulté à se saisir d’un comportement pour le médicaliser. La psychiatrie ne sert pas à corriger des comportements mais à soigner des personnes en souffrances, et la pédophilie est à l’origine d’une souffrance. À condition d’être formés et compétents, nous sommes en capacité de répondre. Mais globalement, les soignants ne se sont pas encore tout à fait saisis de ces enjeux."

Il cite des situations où des personnes viennent consulter et se trouvent face à un psy qui appelle les flics, car des soignants considèrent que la pédophilie est une infraction. "C’est ce qu’ils me disent à 80 % quand je démarre une formation. Il y a un malentendu qui doit être corrigé pour que chacun s’en saisisse."

Les psychiatres hospitaliers sont les seuls autorisés à prescrire un traitement inhibiteur de libido. Si on ne pose pas une indication, on ne peut pas utiliser le traitement. Il faut commencer par être là. Ensuite, le pronostic est lié au diagnostic et on va essayer d’avoir l’évaluation la plus précise pour proposer un traitement ajusté. Un multi-récidiviste de 55 ans n’a pas le même pronostic qu’un jeune homme de 14 ans. On va "mettre le paquet" sur le jeune pour pouvoir lui proposer une réorientation de sa sexualité. Chez les jeunes, le pronostic est relativement bon.

Schématiquement, on a un tiers de patients qui vont pouvoir investir leur sexualité autrement, avec des pairs, un autre tiers où on propose des ajustements pour contenir et réorienter la sexualité, éventuellement avec des thérapies cognitivo-comportementales. Et enfin on a un petit tiers, ou plutôt un quart, de personnes avec un recours systématique à la violence, avec des troubles paraphiliques et du sadisme associé, qui ont un moins bon pronostic. Là, on utilise des traitements pharmacologiques, éventuellement injectables. Mais les gens dangereux viennent peu en soin. Certains refusent catégoriquement. Il faut alors qu’ils restent dans des endroits où ils sont surveillés.

Un problème de santé publique

Y a-t-il plus de problèmes de pédocriminalité aujourd’hui ? "Le phénomène est un problème de santé publique. On a longtemps détourné le regard, on ne peut plus le faire. On vient d’avoir une catastrophe, il faut qu’on s’en saisisse. Au-delà de l’émotion, comment va-t-on réussir collectivement à apporter des solutions cohérentes ? Parce qu’on a eu MeToo, qu’on a déjà eu des révélations dans l’Église, dans le sport, dans l’Éducation nationale, dans le péri-scolaire. Alors qu’est-ce qu’on fait ?"

Au-delà de la prise de conscience nécessaire, qu’est-ce qu’on va proposer collectivement pour avancer ? Plus de moyens ? "Encore une fois, ça ne se réduit pas qu’à la question des moyens. C’est une question de volonté et d’engagement. Santé, justice et éducation doivent pouvoir s’articuler sur ces sujets."

Il rappelle que la Civiise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants) avait estimé que le coût de l’inceste et des violences sexuelles sur mineurs nous coûte 10 milliards par an. "On est à un tournant ? Quand il y a eu les scandales dans l’Église, on s’est dit que c’était le moment. Quand il y a eu les scandales dans le sport aussi. Il y a eu de petites avancées qui permettront, je l’espère, la bascule. Je ne sais pas quand elle s’opérera."