Un expert au parcours singulier
Le docteur Mathieu Lacambre, responsable de l'unité de soins intensifs psychiatriques (USIP) du CHU de Montpellier, a expertisé des centaines d'auteurs de violences sexuelles, dont certains très médiatisés comme les accusés des viols de Mazan. Pionnier dans l'écoute des auteurs et victimes au sein de l'Église, il est également un bâtisseur d'outils de prévention destinés aux enfants. Pour ce psychiatre de 51 ans, le soin est une forme de « déminage » dans une société en perte de repères.
Un parcours jalonné d'engagements
Originaire de Savoie, Mathieu Lacambre a grandi dans un quartier défavorisé. Après des études de médecine à Grenoble, il se spécialise en psychiatrie à Strasbourg. C'est là qu'il tombe amoureux de cette discipline, qu'il perçoit comme liée aux sciences humaines. Ses premiers stages à la maison d'arrêt de Mulhouse et dans une unité psychiatrique fermée le marquent profondément. Arrivé au CHU de Montpellier en 2004, il dirige l'USIP depuis 2017. Cette unité de 15 lits accueille des patients violents, souvent en garde à vue ou venus de la maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone. « Je ne suis pas un monstrologue, je soigne des êtres humains en souffrance », insiste-t-il.
La prévention au cœur de sa mission
En 2012, Wayne Bodkin, ancien chargé de communication de l'Évêché de Montpellier, contacte le Dr Lacambre pour sensibiliser aux violences sexuelles. Il découvre alors le CRIAVS (Centre de Ressources pour les Intervenants auprès des Auteurs de Violences Sexuelles), dont Lacambre est le responsable. C'est là qu'est née la BOAT (Boîte à Outils de prévention des violences sexuelles et sexistes) pour les 5-18 ans. « Le premier risque auquel est exposée une victime, c'est d'être à nouveau victime, puis d'être agresseur », explique le psychiatre. Il mène également une étude nationale sur le cyberharcèlement des adolescents, en partenariat avec le ministère de l'Éducation nationale. Une enquête pilote menée dans des lycées montpelliérains a révélé que 10 % des élèves ont eu des idées suicidaires dans les trois semaines précédant l'enquête, et que 10 % ont appelé au secours, de manière anonyme, sur leur utilisation d'internet.
Un soignant à l'écoute des plus vulnérables
À l'USIP, les patients sont en moyenne hospitalisés deux mois. Tous sont passés à l'acte, violents envers eux-mêmes ou autrui. « Avec du travail, nous avons des résultats extraordinaires : un patient qui arrive délirant et suicidaire peut récupérer, développer des interactions et redevenir un être humain responsable, sympathique et bienveillant », assure le médecin. Il raconte avoir retrouvé, cinq ans après l'avoir perdu de vue, un patient condamné pour agression, lui-même agressé par le passé, désormais en couple et épanoui. « C'est ça le cadeau ! » s'exclame-t-il. Cependant, il ne baisse jamais la garde : « Un chaos avec traumatisme crânien dans un quartier disciplinaire, parce que j'étais pressé ou pas assez attentif. » Il compare parfois son travail à du « déminage », une première étape pour restaurer un peu d'humanité avant de pouvoir développer du soin.
Le procès Pelicot et les défis sociétaux
Mathieu Lacambre a suivi en détention des hommes accusés du viol de Gisèle Pelicot et a réalisé des expertises pour le procès. « Ils étaient plutôt sur 'elle se la raconte', puis la honte a changé de camp. Je suis impatient de voir si la société va se saisir de ça », confie-t-il. Il ajoute que les profils des violeurs de Mazan ne l'ont pas interpellé : « Nous avons une file active de près de 400 personnes en consultation pour des conduites sexuelles problématiques. Sur internet, il y a plein de petits contrats pervers préfabriqués en mode Ikea. » Ce qui l'a le plus frappé, c'est la dimension industrielle du processus mis en œuvre par le commanditaire.
Une vision lucide de la santé mentale
Interrogé sur la santé mentale comme grande cause nationale 2025, le Dr Lacambre est lucide : « Les trois piliers de nos sociétés – éducation, santé, justice – vont mal. Ajouter 2 milliards à la psychiatrie ne résout pas le problème. Les modèles des Trente Glorieuses ne correspondent plus à la situation. » Il observe une hausse de la violence, plus immédiate et systématique, touchant des personnes de plus en plus jeunes, même dans des environnements familiaux préservés. « Je suis hyper inquiet », avoue-t-il.
Un homme aux multiples facettes
Au-delà de son travail, Mathieu Lacambre est un passionné. Sa thèse de médecine portait sur le cirque comme outil thérapeutique. Il crache le feu, pratique la course à pied – il est marathonien – et aime le rugby. Attaché à la Corse, il a aussi des engagements humanitaires passés en Inde, Turquie, Haïti ou Algérie. Ses collègues le décrivent comme un bourreau de travail, à l'énergie redoutable, à l'esprit limpide. L'avocate pénaliste Iris Christol, sa complice dans la campagne contre la pédophilie dans l'Église, souligne l'importance de son travail pour éviter les récidives de personnes que l'on n'a pas voulu prendre en charge pendant longtemps. « Il dort peu, travaille beaucoup, mais tant que ses proches s'y retrouvent, c'est un équilibre », conclut-il.



