Pour apercevoir l'île-cimetière de Hart Island, il faut se rendre à City Island, station balnéaire du Bronx, dans le nord de New York. Là, des panneaux « Dead End » jalonnent la route jusqu'à l'embarcadère. Ces voies sans issue mènent à la mer, offrant la meilleure vue sur ce petit bout de terre battu par le vent, perdu dans le détroit de Long Island. Sur Google Maps, Hart Island ressemble presque à une erreur de cartographie. Pourtant, depuis 1869, c'est ici que New York relègue ses morts anonymes, ses indigents et les victimes d'épidémies.
Un million d'oubliés
Près d'un million de personnes sont enterrées à Hart Island, sans tombe individuelle ni pierre tombale. Parmi elles, des dizaines de milliers de nourrissons, morts souvent sans être nommés. Les corps sont placés dans des fosses communes, creusées par les détenus de la prison voisine de Rikers Island, une pratique qui a perduré jusqu'à récemment. Chaque semaine, environ 25 à 30 corps y sont inhumés, selon les autorités.
Les épidémies marquent l'histoire de l'île
Hart Island a connu plusieurs vagues de décès liées à des épidémies. Durant la crise du sida dans les années 1980 et 1990, de nombreuses victimes, souvent rejetées par leurs familles, y ont été enterrées. Norberto Soto, mort du sida en 1993, fait partie de ceux-là. Sa fille, Elsie Soto, se rend régulièrement sur l'embarcadère de City Island, où sont accrochés des centaines de cadenas portant des noms. Elle ne peut pas se rendre sur l'île, car il n'y a pas de service de ferry régulier. « Je viens ici pour être près de lui », confie-t-elle.
Le Covid-19 aggrave la situation
Plus récemment, la pandémie de Covid-19 a entraîné une augmentation des inhumations sur l'île. Au printemps 2020, des images de fosses communes creusées à la hâte ont fait le tour du monde. Selon le bureau du médecin légiste de New York, environ 2 000 personnes non réclamées ont été enterrées à Hart Island pendant la pandémie. Cette situation a relancé le débat sur la dignité des morts anonymes.
Un accès enfin facilité
Pendant longtemps, l'île était interdite au public. Depuis 2016, les familles peuvent demander à visiter le lieu où leurs proches sont enterrés, mais les démarches restent complexes. Elsie Soto a dû attendre des années pour obtenir l'autorisation de se rendre sur l'île, et ce n'est qu'au printemps 2025 qu'elle a pu enfin fouler le sol de Hart Island, pour se recueillir sur la tombe de son père. Un moment émouvant, rapporté par le journaliste Doan Bui.
Les oubliés du rêve américain
Hart Island incarne une facette sombre de la métropole américaine : celle des laissés-pour-compte, des sans-abri, des migrants morts sans identité. L'île est devenue un symbole des inégalités face à la mort. Chaque cadenas accroché au portail de l'embarcadère porte un nom, un souvenir, une tentative de rendre une identité à ceux qui ont été effacés. « C'est un cimetière invisible, mais pas une terre de nulle part », conclut le reportage.



