Une restitution tardive qui suscite la colère des familles
« C’est très décevant », résume Kathleen Taïeb, l’avocate représentant cinq familles de victimes, après que la Ville de Paris a restitué les résultats d’une enquête administrative. Cette enquête fait suite aux suspicions d’agression sexuelle contre un bibliothécaire de l’école Emeriau, dans le 15e arrondissement de Paris.
Un dossier judiciaire en cours
L’homme, âgé de 58 ans, a été mis en examen pour agression sexuelle sur un enfant de 3 ans en octobre 2023, comme l’avait révélé Le Figaro. Une instruction judiciaire est toujours en cours. Selon nos informations, au moins cinq plaintes supplémentaires ont été déposées, portant le total à au moins six victimes. Toutefois, plusieurs parents évoquent une « quinzaine » de plaintes, suggérant un nombre réel bien plus élevé.
Les témoignages des enfants sont alarmants : certains parlent de caresses sur le corps et les parties intimes, d’autres affirment avoir entendu des chansons obscènes et avoir été incités à se dénuder.
Neuf recommandations formulées
L’enquête judiciaire concernant ces autres plaintes en est toujours au stade préliminaire. Cependant, la Mairie de Paris a finalement révélé, fin janvier 2026, les conclusions de l’enquête administrative lancée en octobre 2023. Ce travail, première restitution de ce type, avait été rendu en juin 2024, mais les parents n’en ont été informés qu’en catastrophe fin janvier 2026, poussée par l’émission Cash Investigation.
Apprenant de Patrick Bloche, premier adjoint chargé de l’Éducation, que l’enquête administrative était close, la journaliste Élise Lucet lui a demandé s’il s’engageait à communiquer les conclusions aux parents. Ce dernier a répondu « évidemment », avant d’affirmer qu’il pensait « que ces conclusions leur avaient été communiquées ».
Les parents ont donc été convoqués pour une restitution le 20 janvier 2026, soit neuf jours avant la diffusion de Cash Investigation. Pendant près de trois heures, les équipes de la Ville de Paris ont présenté les conclusions, en présence du secrétaire général adjoint de la Mairie et de la personne ayant mené l’enquête.
Neuf recommandations sont formulées, portant sur :
- La communication vers les familles
- L’encadrement et le contrôle de certains moments du périscolaire
- Le fonctionnement de la bibliothèque
Plus généralement, la responsable de l’enquête recommande pour toutes les écoles parisiennes :
- Le renforcement des contrôles pédagogiques des animateurs travaillant dans les bibliothèques
- Le renforcement des formations relatives à la maltraitance et aux violences sexuelles pour tous les animateurs
Un calendrier qui interroge et des reproches fondés
Cette restitution, loin de rassurer certains parents, n’a fait qu’augmenter leur colère envers l’administration. Six jours après la réunion, les parents délégués de l’école Emeriau ont exprimé leur « profond choc » et leur « désillusion face aux conclusions et à la méthodologie de cette enquête administrative », dans un courrier obtenu par 20 Minutes.
Des justifications insuffisantes
Les parents adressent plusieurs reproches, notamment sur le moment choisi pour révéler les conclusions : « Vous nous avez informés que le rapport était finalisé depuis juin 2024, et cette réunion n’a été organisée que très récemment, à une semaine seulement de la diffusion de l’émission Cash Investigation du 29 janvier. Sans pression médiatique, aurions-nous jamais été informés ? », écrivent-ils.
Les responsables se sont justifiés en invoquant la peur que l’enquête judiciaire ne soit troublée par les informations de l’enquête administrative. Ces justifications n’ont pas suffi aux parents.
« Je suis en colère parce qu’on est reçus juste avant les élections, ce qui veut dire qu’il n’y a plus vraiment de temps pour faire quelque chose, alors qu’ils auraient pu nous recevoir il y a un an et demi ! », s’alarme Chloé*, mère d’une fillette victime.
« Ils mènent ces enquêtes comme s’ils ne devaient pas en rendre compte aux parents », abonde Kathleen Taïeb, qui demande la généralisation de ce type de travaux en cas de suspicion d’agressions sexuelles de la part d’agents. L’avocate voudrait aussi systématiser les restitutions publiques et leur transmission écrite aux parents.
Des lacunes méthodologiques
Sur le fond, les parents d’élèves reprochent aux responsables de n’avoir entendu que cinq parents, dont deux seulement ont des enfants victimes, alors qu’une quinzaine au moins a parlé. « L’enquête semble reposer uniquement sur les récits d’animateurs et d’agents, sans vérification, sans contradiction, sans expertise indépendante », accuse le courrier.
Les travaux de l’administration, tels que restitués oralement, n’abordent pas les courriers d’alerte envoyés par les parents d’élèves avant les événements, en 2018-2019. Ils présentent au contraire l’école comme « sans antécédents particuliers jusqu’à la découverte de l’affaire en octobre 2023 ».
« Nous avons, tout comme vos services, la trace de mails d’années antérieures témoignant de problèmes de violences dans l’école. Nous sommes en droit de nous demander sur quelles bases ont été faites vos recherches concernant l’école Emeriau », fustigent les parents délégués. « Si vous aviez interrogé vos services, ce qui devrait être le b.a.-ba de cette ‘’enquête’’, vous auriez certainement retrouvé les mails qui tentaient déjà en 2019 d’alerter sur la configuration de la bibliothèque et l’attitude étrange de M. X [l’agent de la ville] ».
Chloé rapporte aussi avoir signalé à la direction de l’école des comportements problématiques de l’agent environ deux semaines avant son arrestation. Selon elle, ce dernier montrait aux petites filles des clips comportant des danses hypersexualisées. Un signalement qui n’est pas mentionné dans l’enquête.
Des affirmations « non corroborées »
Entre autres reproches, le collectif de parents déplore des affirmations « non corroborées », comme l’idée que les animateurs ne restaient jamais seuls pour surveiller les petits au moment de la sieste. L’enquête est « partiale et partielle », dénonce un parent.
Une demande de réouverture et d’engagements clairs
En conclusion de leur courrier, les parents délégués de l’école Emeriau réclament la réouverture de l’enquête administrative et des « engagements publics clairs sur les actions correctives et le suivi ».
Sollicitée par 20 Minutes, la Mairie de Paris n’a pas répondu à la demande de communication de l’enquête, mais a indiqué « travailler à l’élaboration d’une réponse au plus vite en lien avec les services » au courrier des parents.
* Le prénom a été modifié.



