Le « protest paradigm » désigne un modèle de couverture médiatique qui privilégie les aspects violents des manifestations au détriment des revendications. Ce phénomène a été dénoncé par 780 étudiants d’écoles de journalisme dans une tribune publiée par L’Humanité le 16 octobre, puis par des éditorialistes, après les mobilisations du 17 octobre à Paris et en province.
Des cortèges pacifiques éclipsés par les violences urbaines
À Paris, la manifestation autorisée n’avait pas commencé que les images de violences urbaines lui ont volé la vedette, sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels. Plusieurs cortèges composés de centaines de milliers de personnes manifestaient pourtant de manière pacifiste, avec des pancartes telles que « Je veux croire à demain », « Vers l’infini et le découvert » ou « l’amour triomphera ». La place de la République a accueilli 400 musiciens en soutien aux manifestants, tandis que le cortège s’est dirigé vers la place de Clichy.
Les étudiants en journalisme, dans leur tribune, affirment observer « une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain […] et ce que relaie la majorité des médias ». Ils s’interrogent : « Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? »
Un concept théorisé depuis 2014
Le terme « protest paradigm » a été utilisé par The Guardian le 16 octobre, à la veille de la manifestation. Selon le quotidien britannique, il s’agit pour les journalistes de « mettre l’accent sur les méthodes utilisées par les manifestants plutôt que sur leur message ; ce qui fait que même des manifestations légitimes font alors l’objet d’une couverture médiatique qui les délégitime ».
Une étude de l’université chinoise de Hong Kong définissait déjà en 2014 ce concept comme « un modèle de couverture médiatique mettant l’accent sur les aspects violents et perturbateurs des actions de protestation […] tout en négligeant les enjeux de fond ». La Columbia Journalism Review illustre ce phénomène avec le cas de Stephon Clark, tué par la police en 2018 : « Les articles présentaient généralement Clark comme la victime d’une fusillade policière, mais mettaient également l’accent sur son casier judiciaire, ce qui a contribué à minimiser son statut de victime. »
Une distorsion de la réalité dénoncée
Jonathan Bouchet-Petersen, éditorialiste politique à Libération, dénonce dans un billet le déséquilibre du traitement médiatique de l’après-midi du 17 octobre, qu’il qualifie de « théâtre du pire comme du meilleur ». Il estime qu’il est « légitime pour les chaînes d’info en continu et les médias en général de montrer les scènes de chaos parfois ahurissantes », mais regrette qu’« une réalité, anxiogène, efface l’autre, enthousiasmante ». Il qualifie ce déséquilibre de « faute » et d’« injustice ».
Le journaliste ajoute : « Discuter avec quelqu’un qui n’était pas présent dans les manifestations et qui les a suivies en se contentant de regarder la télévision, c’est constater à quel point sa seule perception du réel est celle des casseurs et des pilleurs. » Les étudiants en journalisme dénoncent une distorsion de la réalité « contraire à la déontologie journalistique ».
Un impact sur les futures mobilisations
Selon The Guardian, ne montrer qu’un seul aspect de la réalité peut avoir un impact sur les futures manifestations et sur l’envie d’y participer. Le quotidien britannique conclut : « Les médias ont un rôle majeur à jouer pour créer et maintenir ce climat propice à une manifestation légitime. »