La mobilisation de samedi a pris les autorités françaises de court. Avec 550.000 manifestants dans tout le pays, dont 110.000 à Paris, selon les chiffres officiels, la participation a largement dépassé les prévisions des services de renseignement. Des violences et des pillages ont également éclaté dans plusieurs villes, notamment à Paris, Lyon, Marseille et Limoges, où les forces de l’ordre ont été débordées.
Des prévisions largement sous-estimées
Les services de renseignement avaient pourtant assuré que cette journée ne serait pas « le grand soir ». Ils anticipaient 150.000 participants en régions et 80.000 dans la capitale. Dès dimanche, Emmanuel Macron a reconnu « une défaillance des renseignements », un constat également partagé lundi par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Ce dernier a évoqué « le bordel » dans certaines villes, tandis que plusieurs membres du gouvernement ont dénoncé un manque d’anticipation.
Manque d’effectifs et obstacles juridiques
Le ministre de la Justice Gérald Darmanin, qui a dirigé le ministère de l’Intérieur pendant plus de quatre ans, a particulièrement critiqué les capacités des services à surveiller les mouvements radicaux. « Le renseignement français est au top dans la lutte contre le terrorisme islamiste, il est fort contre la criminalité organisée, il est important contre les ingérences étrangères mais, manifestement, il ne sait pas lutter correctement contre l’ultragauche », a-t-il déclaré. Une situation qui rappelle les difficultés rencontrées lors du mouvement des Gilets jaunes en 2018 et des émeutes consécutives à la mort de Nahel en 2023.
Pour un haut responsable policier, ces difficultés trouvent notamment leur origine dans la dissolution des renseignements généraux en 2008. « Le renseignement humain a disparu », estime-t-il, pointant le manque d’effectifs et les obstacles juridiques liés aux messageries cryptées. La multiplication des fausses informations sur les réseaux sociaux et des tracts générés par intelligence artificielle aurait également compliqué le travail des analystes. « On vérifie tout, de sorte que cela dilue notre capacité d’analyse », explique une source sécuritaire.
La caisse de résonance des réseaux sociaux
Au-delà du nombre de manifestants, les autorités ont été surprises par la composition des groupes impliqués dans les violences. Selon une source sécuritaire, des militants d’ultragauche ont été rejoints par des contestataires violents et des jeunes issus des quartiers. « Cette alliance entre l’ultragauche, l’extrême gauche radicale et les jeunes des quartiers est tout à fait inédite », affirme cette source. Les services avaient identifié des risques de débordements, sans parvenir à mesurer l’ampleur de cette convergence.
Les réseaux sociaux auraient joué un rôle déterminant dans la mobilisation, notamment TikTok, décrit par une source policière comme un « rôle d’accélérateur inédit », ainsi que Telegram, utilisé avant et pendant les rassemblements. Une autre source sécuritaire évoque une « explosion de colère spontanée et désorganisée ». Les services redoutent désormais une prolongation des tensions. Pour eux, « un cycle s’est ouvert » et certains groupes pourraient chercher à entretenir la mobilisation.