Italie : la guerre des épouvantails autour du référendum sur la réforme de la justice
Italie : référendum justice, une guerre des épouvantails politique

Italie : la guerre des épouvantails autour du référendum sur la réforme de la justice

En Italie, les épouvantails sont de sortie à l'approche d'un scrutin crucial. Les électeurs transalpins sont appelés aux urnes les 22 et 23 mars prochains pour se prononcer par référendum sur la réforme constitutionnelle de la justice, portée par le gouvernement de Giorgia Meloni. Dans cette bataille, chaque camp a déployé une surenchère politique spectaculaire, brandissant des figures repoussoirs pour mobiliser son électorat.

Une campagne marquée par la surenchère et les analogies extrêmes

Du côté des partisans du texte, on affirme sans ambages que les auteurs des violences contre des policiers lors d'une récente manifestation à Turin s'opposeraient naturellement à la réforme de la droite transalpine. On va même jusqu'à suggérer que Vladimir Poutine, s'il pouvait voter, rejoindrait le camp du « non ». L'opposition, quant à elle, n'est pas en reste. Certains de ses représentants assurent que les membres de Casapound, ces « fascistes du troisième millénaire » autoproclamés, ou encore les partisans de l'ICE, la sulfureuse politique anti-immigration de Donald Trump, glisseraient un bulletin « oui » dans l'urne.

Une réforme technique au cœur d'un débat hautement politique

Mais pourquoi une telle guerre des récits autour d'une réforme constitutionnelle qui, faute d'avoir obtenu l'aval des deux tiers des parlementaires, doit désormais être validée par voie référendaire, sans quorum exigé ? Le cœur du texte propose des changements structurels majeurs. Il vise à entériner une séparation claire et nette entre les magistrats du siège et ceux du parquet, imposant désormais un choix de carrière unique et irréversible.

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Autre modification d'importance : la division du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) en deux entités distinctes – l'une pour les procureurs, l'autre pour les juges. Les membres de ces nouvelles instances seraient choisis par tirage au sort parmi des listes composées de magistrats en exercice et de juristes désignés par le Parlement. Enfin, la réforme entend instaurer une Haute Cour comme seul organe chargé des actions disciplinaires contre les magistrats.

Meloni en première ligne pour défendre une « étape historique »

Giorgia Meloni, jusqu'ici plutôt discrète sur ce dossier, a multiplié les interventions dans la dernière ligne droite avant le scrutin. Son ministre de la Justice, Carlo Nordio, souffrant d'un déficit certain de notoriété auprès des Italiens, n'avait pas brillé durant la campagne. Il s'était notamment attiré de vives critiques après avoir comparé l'actuel CSM à un « système para-mafieux ». Sa cheffe de cabinet avait, elle, assimilé la magistrature à des « pelotons d'exécution ».

Pour tenter d'inverser la tendance, la présidente du Conseil s'est fendue d'une longue vidéo explicative sur ses réseaux sociaux et de plusieurs prises de parole. Elle y présente la réforme comme « une étape historique » pour le pays, promettant un « système judiciaire plus moderne, plus autonome et libéré des conditionnements politiques ». Derrière ces slogans, la droite entend « dépolitiser » une bonne fois pour toutes la magistrature et mettre un terme à l'influence des « toges rouges » dans la sphère publique, régulièrement accusées de faire obstacle aux actions de l'exécutif.

Un vieux règlement de comptes entre juges et pouvoir politique

« Cette réforme est en effet une étape historique, mais dans le vieux règlement de comptes qui se joue entre les pouvoirs judiciaire et politique », analyse Gaetano Azzariti, professeur de droit constitutionnel à la Sapienza de Rome. Une bataille initiée par Silvio Berlusconi, empêtré dans sa guerre de trente ans avec les juges, et aujourd'hui reprise par ses héritiers politiques. Selon l'universitaire, l'objectif affiché de la réforme est « mensonger », les changements de carrière étant déjà minoritaires et encadrés par la loi. Le véritable dessein de l'exécutif serait de « diviser l'organe qui garantit l'autonomie de la magistrature, le CSM, et donc de l'affaiblir », suivant l'éternelle maxime divide et impera.

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Gaetano Azzariti reconnaît toutefois que les débats internes à la magistrature italienne ont viré, au fil des décennies, vers « une terrible dégénérescence, celle des courants », symbolisée par le scandale Luca Palamara. Cet ancien membre du CSM était accusé d'avoir touché de l'argent pour influencer la nomination de magistrats. « Une affaire qui a mis en évidence que les choix des postes les plus élevés ne dépendaient pas du mérite mais de l'appartenance à une faction. Il faut mettre un terme à cette pratique mais cela ne sera pas possible avec cette réforme. Le tirage au sort n'empêchera pas les courants », estime le professeur.

Le spectre d'un vote sanction et des enjeux dépassant la justice

À quelques jours de l'ouverture des urnes, les derniers sondages annonçaient un scrutin potentiellement serré, avec une grande incertitude quant au taux de participation. « Le climat de tensions internationales ne joue clairement pas en faveur de l'exécutif », relève Lorenzo Castellani, professeur de sciences politiques à l'université Luiss de Rome. « En plus, il ne peut pas espérer mobiliser grand monde en Italie sur un thème comme la séparation des carrières dans la magistrature. Un sujet difficile à comprendre et qui n'intéresse pas foncièrement les Italiens. Alors, la majorité essaye de lier cela à des questions de sécurité ou à des faits divers. »

Pour l'opposition de centre gauche, fragilisée par de profondes querelles de leadership, l'occasion est trop belle de porter un coup sérieux à Giorgia Meloni. Faire tomber ce totem de campagne de la droite – sa seule réforme menée à bien après les blocages sur le premierato ou l'autonomie différenciée des régions – serait une victoire symbolique majeure. Voyant que le vote prenait dangereusement la tournure d'un référendum sur sa politique, la patronne des Frères d'Italie a voulu couper court aux spéculations : « Le gouvernement ne démissionnera pas en cas de victoire du non. On veut être jugé à la fin de la législature sur tout ce qu'on a fait. Aujourd'hui, on vote sur la justice, pas sur la politique. »

« La stratégie de l'exécutif a quand même été de rester prudent et de prendre le moins de risques possible avec une idée en tête : ne pas finir comme Matteo Renzi », souligne Lorenzo Castellani, rappelant le sort de l'élu florentin, contraint de quitter le Palazzo Chigi après l'échec de sa réforme constitutionnelle en 2016. Un revers électoral ce week-end déstabiliserait la majorité gouvernementale à un an de la fin de son premier mandat. Et surtout, conclut le professeur : « Cela enterrera à l'avenir toute possibilité de faire des réformes constitutionnelles en Italie. Et ce, même en cas de réélection de Meloni en 2027. »