Hongrie : La centrale nucléaire de Paks-II, symbole de l'alliance controversée avec Moscou
En ce Vendredi saint, la Hongrie tout entière est à l'arrêt. Les commerces ont baissé le rideau, et les entreprises ont donné congé à leurs équipes. Dans l'ancien royaume de Saint-Étienne, on ne badine pas avec la foi, pourvu qu'elle soit chrétienne. Toutefois, à une centaine de kilomètres au sud de la capitale, Budapest, des ouvriers continuent de s'affairer sur le chantier de la centrale nucléaire de Paks-II. Installé sur la rive ouest du Danube, ce site ultraprotégé cache un trou béant. Y a été coulée, début février, une dalle de béton sur laquelle reposeront bientôt deux réacteurs, qui, en s'ajoutant aux quatre autres déjà actifs de Paks-I, assureront environ 70 % des besoins électriques du pays.
Une dépendance énergétique assumée envers la Russie
Les Hongrois ne possèdent pas le savoir-faire nécessaire à la construction de ces monuments d'ingénierie. Alors, à qui ont-ils fait appel ? Aux Russes. Ni les avertissements de la plupart des vingt-six autres États membres de l'Union européenne, ni les mises en garde des opposants échaudés par les conséquences de la guerre dans l'Ukraine voisine… rien n'a pu faire changer d'avis le Premier ministre Viktor Orban, au pouvoir depuis seize ans. L'UE a beau avoir déversé des milliards d'euros sur son petit État enclavé pour y faire pousser autoroutes, métros et ponts depuis 2004, c'est à Moscou, en guerre ouverte contre Bruxelles, qu'il commande en outre plus de 80 % de son pétrole et de son gaz.
L'orbite de Moscou et les ingérences politiques
Et s'il n'y avait que ça… À l'approche des législatives du 12 avril, qui définiront l'avenir de la terre des Magyars pour les quatre prochaines années, le gouvernement a fait coller partout, en ville comme à la campagne, des affiches diabolisant la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, et le dirigeant ukrainien Volodymyr Zelensky. « Dangereux ! », « Arrêtons-les ! », « Ne les laissez pas décider à notre place ! », peut-on y lire, entre autres hyperboles. À croire Viktor Orban, qui a fait sien le narratif du Kremlin, la responsabilité de l'invasion russe du Donbass ukrainien en février 2022 serait imputable à… Kiev.
Dans les chancelleries occidentales, c'est un secret de Polichinelle. Le Premier ministre Orban est, avec son homologue slovaque Robert Fico, le cheval de Troie de Vladimir Poutine sur le Vieux Continent. Les principaux États membres avaient d'ailleurs pris l'habitude d'écarter ce duo de saboteurs d'un certain nombre de réunions stratégiques. Mais avaient-ils véritablement pris la mesure du niveau d'ingérence de Moscou dans les affaires de Budapest ? Le 31 mars, un enregistrement publié par le média d'investigation The Insider a révélé au grand jour que le ministre des Affaires étrangères hongrois Peter Szijjarto travaille en sous-main pour son homologue russe, Sergueï Lavrov.
Dans cette conversation datant d'août 2024, ce fidèle de Poutine l'exhorte de faire le nécessaire pour que Gulbakhor Ismailova, la sœur de l'oligarque russe Alicher Ousmanov, soit retirée de la liste des personnes sanctionnées par l'UE. « Oui, absolument », répond avec déférence le ministre hongrois. « Avec les Slovaques, nous soumettons une proposition à l'UE pour la retirer de la liste [...] Nous ferons tout notre possible ». Dans une conversation ultérieure, Szijjarto propose d'aider Lavrov à obtenir une faveur similaire pour des banques russes. Pour ce faire, il lui demande même de fournir « des arguments expliquant en quoi une telle mesure serait dans l'intérêt de la Hongrie ».
La stratégie de la menace extérieure et les alliances douteuses
Si elle ne le surprend pas, cette collusion choque le directeur de la fondation Otto de Habsbourg, Gergely Fejerdy, qui nous reçoit dans son bureau bibliothèque du centre de Budapest. « C'est contre-nature de lécher les bottes des Russes. Nous avons été en confrontation avec eux pendant toute notre histoire. En 1956, ce sont leurs chars qui ont écrasé la révolte populaire hongroise. Viktor Orban justifie cette alliance par notre dépendance énergétique. Des alternatives étaient pourtant possibles et peut-être moins chères que la solution russe. Mais les proches du gouvernement hongrois souhaitent profiter d'un système opaque en lien avec Moscou, notamment par l'intermédiaire de la compagnie pétrolière nationale MOL. »
MOL fait justement partie des entités de la galaxie Orban qui financent les nombreuses initiatives portées par le Premier ministre pour faire venir à Budapest les souverainistes du monde entier. Thibaud Gibelin, un doctorant de 36 ans originaire du Gard, est l'un d'entre eux. Cet ancien assistant parlementaire du député européen Jean-François Jalkh (Rassemblement national) condamné dans l'affaire des kits de campagne du parti de Marine Le Pen, récite à la perfection ses arguments. « Viktor Orban joue la carte de la nation contre la soumission à l'empire. Or, l'empire qui menace la Hongrie en ce moment, ce n'est pas Moscou, c'est Bruxelles, même si le géant slave doit être contenu. »
À entendre ce jeune homme à la posture martiale, le Fidesz, parti du leader nationaliste hongrois, a raison d'axer sa campagne contre la menace extérieure que représenterait le président ukrainien Volodymyr Zelensky. « Les Hongrois n'en ont rien à faire du Donbass. Aux Ukrainiens de faire leur guerre tout seuls ! » tonne-t-il. De fait, le gouvernement hongrois vient de bloquer un prêt européen de 90 milliards d'euros à Kiev, prétextant que les Ukrainiens devaient d'abord réparer l'oléoduc Droujba, qui approvisionne son pays en pétrole venu de Russie. Pourtant, si ce dernier a été endommagé, c'est en raison… d'une frappe russe.
Une démocrature difficile à démanteler
Lors des précédents scrutins, il s'en était pris au milliardaire hongrois en exil George Soros ou à des figures de l'Europe occidentale. Désormais, le chantre de la « démocratie illibérale », qui a fait de sa patrie l'une des plus mal classées du continent en termes de liberté, joue encore la carte de l'ennemi extérieur en ciblant Zelensky. Rien ne garantit, cependant, que cette stratégie fonctionnera à nouveau cette fois-ci. « Les sondages les plus fiables donnent le parti de l'opposant Peter Magyar en tête d'une quinzaine de points », observe le député David Bedo, dont la formation centriste, Momentum, s'est retirée au profit du candidat le mieux placé contre « le système Orban ».
La marche, malgré tout, s'annonce haute. Dans la démocrature installée méthodiquement par le Premier ministre hongrois depuis seize ans, il est très difficile de s'imposer. « Orban a procédé à un redécoupage électoral en sa faveur ; l'appareil d'État est entièrement à sa main, y compris les services secrets, qui ont tenté d'espionner l'opposition, et les médias publics font une campagne digne de la Corée du Nord en faveur du sortant », s'inquiète le journaliste Balint Ablonczy, cofondateur du média en ligne Valasz Online. « Le principal candidat d'opposition, Peter Magyar, n'a jamais été invité à la télévision ou à la radio publique, et 80 % de la presse privée ne parle de lui qu'en mal. »
Plus grave encore, un documentaire accablant pour le Fidesz, qui a été vu plus de 1,8 million de fois sur YouTube, montre la stratégie d'achat de voix instaurée par le parti d'Orban dans les régions pauvres du nord du pays, où (sur)vivent notamment les ressortissants de la minorité rom. Distribution de poulets, de pommes de terre, d'eau-de-vie ou d'argent liquide (l'équivalent de 26 euros par vote)... les techniques de « motivation électorale », pour reprendre l'expression locale, se sont industrialisées. Et quand elles ne suffisent pas, des nervis du gouvernement, rétribués 180 euros par jour, comptent emmener les gens voter.
Le soutien international : de Moscou à Washington et Pékin
« Si cette tactique peut permettre à Orban de sécuriser 3 à 4 % des votes, elle ne devrait pas faire la différence, veut croire Balint Ablonczy. D'autant que, cette année, les élections seront très surveillées ». Pour aider son poulain, hué dans certains meetings, à rattraper son retard, le Kremlin a tout de même dépêché à Budapest des renforts du GRU, son service de renseignement. Et il a mobilisé ses fermes à trolls. Souvent mal traduits du russe, leurs faux articles ne sont guère subtils. Mais ils produisent leurs effets toxiques sur les populations peu instruites.
Il n'y a pas que les Russes, d'ailleurs, qui veulent donner un coup de pouce au camarade Viktor. Washington aussi est de la partie. Le vice-président américain, J. D. Vance, a atterri à Budapest le 7 avril pour épauler Orban. Un retour d'ascenseur, en quelque sorte, puisque ce dernier avait aidé Donald Trump, y compris financièrement, lors de sa dernière campagne présidentielle. « On assiste à une convergence entre l'Amérique Maga et le Kremlin pour soutenir les mêmes partis nationalistes un peu partout en Europe, dans l'objectif d'affaiblir l'UE », s'inquiète le géopolitologue Frédéric Charillon, qui enseigne à l'Essec et à l'INSP (ex-ENA).
Parmi les fées qui se penchent sur le berceau du pays aux sept frontières (avec l'Autriche, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Roumanie, l'Ukraine et la Slovaquie), il y a aussi Pékin. « Lors de la dernière décennie, à mesure que le partenariat entre la Hongrie et la Chine s'est resserré, les échanges commerciaux et les investissements bilatéraux ont considérablement augmenté, relève une note de l'Atlantic Council. En 2024, ils ont atteint 16,2 milliards de dollars, soit une augmentation de 93 % par rapport à 2013. »
Les amis chinois et leurs stratégies discrètes
Certes, tous les chantiers annoncés dans le cadre des Nouvelles routes de la soie n'ont pas abouti. En témoigne un projet de succursale de l'université Fudan, en Chine, laissé à l'abandon au sud de Budapest. En signe de protestation contre l'empire du Milieu, le maire de la ville – opposant à Orban – a même renommé les voix adjacentes « rue du Dalaï-lama » et « rue des Martyrs Ouïghours ». Mais le train à grande vitesse reliant Budapest à Belgrade – qui ne culmine qu'à 160 kilomètres heures – a bien été livré. Et les dignitaires du PCC multiplient les visites officielles. Comme, en février, celle du ministre des affaires étrangères Wang Yi, deux ans après celle du président Xi Jinping.
Fait notable : Orban a été le seul dirigeant de l'UE à accepter que Pékin installe une unité de police sur son territoire pour surveiller sa diaspora. « Les Chinois ont adopté une stratégie plus intelligente que celle des Russes et des Américains, souligne un bon connaisseur du dossier. Ils continuent de soutenir Orban discrètement et d'investir en Hongrie, notamment avec l'usine du constructeur automobile BYD, mais ils ne prennent pas position publiquement dans la campagne, car, si Magyar l'emporte, ils chercheront à maintenir de bonnes relations avec lui ».
L'énigme Péter Magyar et les défis de l'opposition
Quoi qu'il en soit, une victoire de l'opposition ne voudrait pas dire que la Hongrie pourra redevenir une démocratie fonctionnelle du jour au lendemain. « Orban a complètement verrouillé les institutions, notamment la Cour suprême, qui est plus puissante que le Conseil constitutionnel français, mais aussi la Cour des comptes et les principales instances judiciaires, prévient Kim Lane Scheppele, professeure à Princeton et spécialiste de la Hongrie. Sans une majorité des deux tiers au Parlement, Magyar ne pourra pas réformer le système en profondeur, ce qui laissera à Orban la possibilité de continuer à contrôler des pans entiers du pays et de préparer son retour. » Avec l'aide de Moscou, bien sûr.
L'opposant numéro 1 du Premier ministre hongrois est, paradoxalement, un ancien « bébé Orban ». « C'est un enfant de la bonne bourgeoisie de Budapest, qui a commencé sa carrière politique au Fidesz, où il a pu apprendre, de l'intérieur, les méthodes d'Orban », rappelle le journaliste Balint Ablonczy, cofondateur du site Valasz Online. Privé d'accès aux principaux médias de son pays, il a tenu environ 600 réunions publiques en deux ans. Certes proeuropéen et désireux de détacher son pays de l'orbite de Moscou, « il n'est pas non plus un ami de l'Ukraine », prévient la professeure à Princeton Kim Lane Scheppele.



