Deux minutes trente de déclaration de piété chrétienne au cœur du pouvoir américain. Depuis le Bureau Ovale, Donald Trump s’est livré mardi 21 avril à une lecture publique de la Bible, dans le cadre de la grande opération « America Reads the Bible », organisée par les évangéliques de la droite chrétienne de Christians Engaged. Ce marathon biblique entraîne, du 18 au 25 avril, 500 participants et une centaine de personnalités, avec pas moins de six gouverneurs, vingt membres du Congrès et une demi-douzaine de membres de l’administration Trump.
Parmi les lecteurs : le sénateur du Texas Ted Cruz, le secrétaire d’État Marco Rubio, la cheffe de cabinet de la Maison-Blanche Susie Wiles, le secrétaire à la Défense Pete Hegseth… le tout retransmis en direct depuis le Musée de la Bible par Great American Pure Flix, un réseau dédié à la foi chrétienne et aux valeurs familiales traditionnelles.
Une mise en scène politique et religieuse
André Gagné, directeur du Département d’études théologiques à l’Université Concordia (Montréal, Canada), auteur du livre Ces évangéliques derrière Trump et de Chrétiens en quête de puissance (à paraître chez Labor et Fides), analyse pour Le Point les dessous de cette mise en scène, entre marketing électoral et messianisme politique.
La réconciliation avec les chrétiens ?
Trump s’en est pris au pape le 12 avril, puis il y a eu cette image générée par l’IA de lui-même en Christ le 13 avril. Cette lecture biblique est-elle une manière de se réconcilier avec les milieux chrétiens ? André Gagné explique que le pape Léon XIV jouit d’une grande popularité chez les catholiques américains. La diatribe de Trump a indigné même les catholiques pro-Trump. Les évangéliques, eux, n’ont pas été dérangés, ils ne sont pas spécialement pro-pape… L’image générée par IA a, en revanche, davantage choqué les évangéliques que les catholiques. Certains l’ont assimilé à l’Antéchrist, et ont même fait des parallèles entre l’attentat de Butler et l’Apocalypse 13, 3, qui parle de la « bête blessée à la tête ».
En même temps, Paula White-Cain, conseillère spirituelle à la Maison-Blanche, compare continuellement Trump à Jésus ! Et certains ténors évangéliques excusent le président. Le pasteur Franklin Graham, président de la très puissante ONG Samaritan’s Purse, a dit accepter l’explication du président selon laquelle il ne savait pas que c’était Jésus, mais qu’il pensait que c’était une représentation de lui-même en médecin.
Trump a retiré l’image, mais pas la diatribe contre le pape. Il est beaucoup plus sensible aux critiques de ses supporters évangéliques blancs qu’à celles des catholiques. Par ailleurs, ce marathon biblique s’appuie sur la Bible King James Easy-to-Read, avec le canon protestant de 66 livres et non sur le canon catholique qui en compte 73 avec les livres deutérocanoniques.
Conséquences politiques possibles
Ces dérapages peuvent-ils avoir des conséquences politiques à l’approche des midterms ? Certains évangéliques prennent leurs distances comme Tucker Carlson, qui est une voix importante dans les milieux Maga et dit regretter avoir soutenu Trump. D’autres reproches visent le fait qu’il n’a pas livré toute l’enquête sur les dossiers Epstein, alors que la dénonciation de la pédophilie est un sujet important dans ces milieux. Mais les midterms sont encore loin. D’ici là, les évangéliques heurtés reviendront peut-être vers lui.
Contexte historique et symbolique
Ce marathon biblique s’inscrit dans un contexte particulier, qui est celui de la célébration des 250 ans de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. Le 17 avril, Trump a évoqué l’événement dans un texte qu’on peut retrouver sur le site de la Maison-Blanche avec ce qu’il appelle les « 250 ans de la Bible en Amérique ». Ce texte mentionne l’époque de la colonisation avec les puritains anglais, fait référence à John Winthrop [leader puritain et l’un des fondateurs de la colonie de la baie du Massachusetts, NDLR] et son discours sur la Cité sur la colline, inspiré du Sermon sur la montagne de Jésus-Christ dans l’Évangile de Matthieu, 5, 14 : « Nous devons considérer que nous serons comme une cité sur une colline. Les yeux de tous les peuples sont posés sur nous. » C’est un appel aux chrétiens américains pour les exhorter à se dresser comme un phare de la foi qui s’offre au regard du monde entier.
Trump mêle complètement la fondation des États-Unis à la Bible, construisant un récit des origines de l’Amérique comme celui d’une destinée divine. Dieu a un plan pour l’Amérique. De là découle toute la notion de l’exceptionnalisme américain, cette idée de se voir comme la lumière des nations.
Le passage choisi et sa signification politique
Le passage choisi n’était pas non plus anodin, en termes de signification politique. Absolument. C’est un texte tiré des 2 Chroniques, chapitre 7, les versets 11 à 22, mais plus particulièrement le verset 14 qui est très significatif pour bien des évangéliques aux États-Unis : « Si mon peuple sur qui est invoqué mon nom s’humilie, prie, et cherche ma face, et s’il se détourne de ses mauvaises voies, je l’exaucerai des cieux, je lui pardonnerai son péché, et je guérirai son pays. »
Ce texte traite de l’épisode où Dieu apparaît à Salomon après la construction du Temple. Dieu parle de l’alliance qu’il a établie entre lui et le peuple. C’est comme si l’Amérique était aussi dans une alliance avec Dieu, comme c’était le cas pour Israël à cette époque. Cette idée d’alliance comporte des éléments de bénédiction et de malédiction. Ces éléments dépendent de la manière dont le peuple et le roi vont se comporter à l’égard de Dieu : ils seront bénis et guéris s’ils marchent dans les voies de Dieu, et maudits s’ils se détournent des commandements divins. On est dans une conception de « salut national » pour l’Amérique.
Crédibilité religieuse de Trump
Par le passé, Trump avait été incapable de nommer son verset préféré de la Bible et restait vague sur l’Ancien ou le Nouveau Testament... Il n’est effectivement pas du tout crédible en lecteur de la Bible. Il lit un texte biblique et, quelques heures plus tard, il affiche sur ses réseaux sociaux des diatribes au langage inqualifiable pour un président. En fait, c’est son entourage qui lui assigne ce qu’il doit lire et qui s’aligne parfaitement avec la vision du nationalisme chrétien de ses supporters. Quand on regarde le site de la Maison-Blanche, on se dit qu’il est impossible que ce soit Trump qui écrive les déclarations sur les événements religieux. L’année dernière, il a fait une déclaration sur la Pentecôte en parlant comme un pentecôtiste !



