Le « syndrome méditerranéen », un préjugé selon lequel certaines personnes perçues comme africaines ou maghrébines exagéreraient leur douleur, persiste dans le milieu médical et paramédical français. C'est ce que dénonce la Défenseure des droits Claire Hédon dans un rapport consacré aux discriminations dans les parcours de soins, publié en mai 2025. Ce préjugé peut avoir des conséquences graves, comme le montre l'affaire Naomi Musenga, décédée en 2017 après un appel au Samu de Strasbourg où l'opératrice s'était moquée de ses plaintes.
Un préjugé ancré dans les services d'urgence
Le rapport de la Défenseure des droits évoque « une sous-évaluation, par les services d'urgence, de la douleur et de la gravité des symptômes exprimés par les femmes, notamment lorsqu'elles sont jeunes, d'origine étrangère ou perçues comme telles ». Inès Labainville, doctorante en sociologie qui prépare une thèse sur les patients jugés non urgents au Samu, a pu observer ce phénomène. « Un jour, une jeune femme noire s'est présentée à l'accueil des urgences avec de fortes douleurs abdominales. L'infirmier lui a demandé de chiffrer sa douleur et avant même qu'elle ne réponde, il m'a glissé "elle va dire 10 !". La femme répond « 8 » et le soignant explique à la doctorante : "l'évaluation de la douleur n'est pas toujours fiable selon les cultures, c'est ce qu'on appelle le syndrome méditerranéen" ».
Un héritage colonial et des stéréotypes invalidés
Ce terme s'inscrit dans un historique colonial. Dans les années 1960, le terme « sinistrose » était utilisé pour exprimer le soupçon de simulation envers des travailleurs immigrés. En 1956, le psychiatre Frantz Fanon a été le premier à dénoncer l'utilisation du terme « syndrome nord-africain » par des médecins coloniaux en Algérie. Les théories autour de ce syndrome ont depuis été invalidées scientifiquement. La Société française d'étude et de traitement de la douleur (SFETD) explique que l'utilisation de cette expression est « un préjugé » qui repose sur un « stéréotype stigmatisant ». Mais « certains soignants, dont des médecins, m'ont dit qu'ils ne savaient pas que c'était faux et raciste », se désole la docteure Mathilde Lambert.
Des discriminations mesurées et des conséquences graves
Le professeur Xavier Bobbia, urgentiste au CHU de Montpellier, a mené une étude d'envergure en 2023 démontrant que la prise en charge des patients aux urgences est soumise à des discriminations. Face à un cas clinique strictement identique (une douleur thoracique), un niveau d'urgence vitale élevé a été attribué à 63 % des hommes blancs, contre seulement 42 % des femmes noires, soit un écart de 21 points. Ces stéréotypes peuvent aussi donner lieu à un retard de diagnostic. « La cotation de la douleur participe à la priorisation aux urgences, donc sa minimisation risque d'altérer la prise en charge, regrette Inès Labainville. Dans certaines situations que j'ai observées, la douleur des personnes était relativisée et les antalgiques prévus par le protocole ne leur étaient pas proposés. » En 2023, Aïcha, une adolescente de 13 ans, est morte à Paris à la suite d'un retard de prise en charge par les pompiers qui pensaient qu'elle simulait un malaise, alors qu'elle avait une hémorragie cérébrale.
Une évolution lente mais réelle
« Dans le champ médical, le racisme est encore souvent pensé comme le fait de quelques individus intentionnellement racistes, ce qui rend plus difficile la reconnaissance de mécanismes plus ordinaires et structurels, déplore Inès Labainville. Cette difficulté à nommer le problème peut en partie expliquer sa persistance. » Selon la docteure Mathilde Lambert, ce stéréotype est renforcé par la difficulté pour le soignant à gérer une douleur dont il ne comprend pas l'origine. Myriam Dergham, médecin, estime que le manque de moyens à l'hôpital ne fait qu'amplifier la problématique. « Quand on a 50 patients en salle d'attente et qu'on est épuisé, on aura forcément le raccourci facile, témoigne-t-elle. Les médecins arrivent aussi avec leur bagage socioculturel. » D'après la Dress, 45 % des médecins en activité sont issus de parents cadres supérieurs ou professions libérales. « Nous n'avons pas été habitués à être en contact avec des gens qui ne nous ressemblent pas », résume sommairement la jeune médecin.
Mais les choses bougent. « J'ai confiance en cette nouvelle génération de médecins qui est en train de nous mettre des coups de pied aux fesses », se réjouit la docteure Myriam Dergham. Mathilde Lambert donne un cours sur les discriminations aux étudiants en médecine. « Mais la hiérarchie a beaucoup d'impact donc il faut éduquer à chaque étage », estime l'enseignante universitaire. Un diplôme universitaire « Accès à la santé et lutte contre les discriminations », pouvant être fait tout au long de la carrière, a été créé en 2021 à l'Université Paris Cité. Les sanctions évoluent aussi : un médecin ayant écrit « syndrome méditerranéen » sur un compte rendu d'hospitalisation a reçu un rappel à la loi de la Défenseure des droits en mai 2024, et l'opératrice du Samu ayant traité l'appel de Naomi Musenga a été condamnée à 12 mois de prison avec sursis pour non-assistance à personne en danger en juillet 2024.