Hongrie : la communauté LGBT+ entre espoir électoral et réalité quotidienne sous Orbán
Hongrie : les LGBT+ entre espoir électoral et réalité quotidienne

Hongrie : la communauté LGBT+ entre espoir électoral et réalité quotidienne sous Orbán

De notre envoyée spéciale à Budapest. De sa terrasse animée face au Danube à son intérieur sombre égayé de néons roses et de boules à facettes, le Why Not Cafe and Bar dénote dans le paysage urbain. Si Budapest semble endormie en ce lundi de Pâques, ce haut lieu de la culture queer hongroise vibre d'une énergie particulière. Attablé avec une dizaine d'amis, Luis* insiste avec conviction : « La Hongrie n'est pas du tout un pays homophobe. » Et de renchérir, provoquant une déferlante de fous rires parmi ses compagnons : « Ici, je pourrais sucer un gars dans la rue si je le voulais qu'il ne m'arriverait rien ! »

Un sentiment de sécurité relatif face à une violence croissante

En défroissant de la main sa chemise, le quadragénaire admet qu'il exagère quelque peu, même s'il insiste sur le sentiment de sécurité qu'il ressent à Budapest, sa ville d'adoption depuis douze ans. Tamás Dombos assure, lui aussi, que la capitale hongroise reste globalement sûre pour les personnes queers. Le membre de Háttér Society nous accueille dans les locaux de cette association pro-LGBT+, nichée au rez-de-chaussée sur cour d'un immeuble résidentiel de la capitale. « Les Hongrois sont généralement peu violents. Malheureusement, nous constatons une recrudescence préoccupante de la violence homophobe et transphobe, directement liée aux propos tenus par le gouvernement. »

Tamás Dombos illustre son propos par un exemple récent : « Récemment, un homme a menacé au couteau un couple de lesbiennes qui se tenait la main dans un tramway. Interpellé par la police, il a jugé qu'il ne faisait qu'appliquer ce que le Premier ministre avait dit. » Cet incident témoigne d'une dangereuse banalisation des discours de haine.

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Des politiques gouvernementales qui stigmatisent et isolent

Depuis 2020, Viktor Orbán multiplie les atteintes aux droits des minorités sexuelles et de genre. En 2025, le gouvernement d'extrême droite est allé jusqu'à interdire la gay pride, entraînant un rassemblement parfois estimé à 200 000 personnes dans la capitale. Révulsé par cette décision, Zoltán Angyal, un Hongrois de 53 ans, a participé ce jour-là à sa toute première marche des fiertés, en compagnie de son compagnon avec lequel il vit pourtant depuis 1996.

« La soi-disant loi sur la protection des mineurs est en réalité anti-LGBT. Désormais, les libraires sont même obligés de cacher les couvertures des ouvrages qui parlent de personnes queers », regrette-t-il en passant sa main sur son crâne rasé. Cette censure culturelle s'ajoute à une stigmatisation politique croissante.

András, un Hongrois de 44 ans rencontré une bière à la main, exprime son indignation face aux amalgames du gouvernement : « Je n'ai même pas de mot pour expliquer ce que je ressens face à l'amalgame que ce gouvernement ose tracer entre homosexualité et pédocriminalité. C'est immonde. » Ce quadragénaire se souvient avoir traversé une période de « sérieuse dépression » face à cette hostilité institutionnelle. « Je me suis senti tellement rejeté par mon pays. En haut, si tu ne leur sers pas, ils t'humilient. C'est comme une putain de mafia. »

En 2023, une étude menée par Háttér Society en partenariat avec l'Institut de sociologie a révélé que 45 % des personnes queers interrogées souffraient d'une forme de dépression, confirmant l'impact psychologique profond de ces politiques discriminatoires.

Stratégies d'invisibilité et autocensure au quotidien

En première ligne de cette stigmatisation se trouvent les personnes trans, visées dès 2020 par l'abrogation du changement de genre auprès de l'État civil. « Ce sont de véritables héros », s'écrie András, qui admet que son style vestimentaire ne « crie pas » qu'il est gay dans la rue, ce qui lui permet de passer plus facilement inaperçu.

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Avec son pull à capuche vert qui encadre sa large carrure, sa barbe rousse et son crâne rasé, András a un look volontairement passe-partout. Tout comme Zoltán qui désigne sa sobre tenue d'un mouvement de la main (un polo et un pantalon noirs) : « Je n'ai jamais vraiment voulu exprimer mon identité à travers mes vêtements. Mais peut-être que ça me permet aussi de me cacher plus facilement. »

En 2023, 71 % des personnes LGBT+ hongroises interrogées déclaraient éviter toujours ou souvent de se tenir la main en public avec un partenaire du même sexe par crainte d'être agressées, menacées ou harcelées. Ce chiffre est particulièrement alarmant puisqu'il représente 17 points au-dessus de la moyenne européenne.

« On ne se tient pas la main et on n'a pas l'habitude de s'embrasser en public. Je n'ai pas le souvenir que ça soit arrivé », témoigne Zoltán. Questionné sur cette autocensure, il réfléchit longuement sur ces trente ans de relation avec son compagnon avant de lancer d'une voix hésitante : « Peut-être un jour, au Nouvel An ? »

L'espoir ténu d'un changement politique

Si le peuple hongrois semble progressivement s'ouvrir à la diversité, la politique du gouvernement pousse de nombreux queers à envisager de fuir le pays. « Depuis 2021, nous avons constaté un désir plus grand de quitter la Hongrie », reconnaît Tamás Dombos. « Certaines personnes expliquent même vouloir renoncer à leur citoyenneté hongroise le plus vite possible car elles ne veulent plus être affiliées à un pays qui les hait tant. »

András estime même que la « majorité des Hongrois avec de bonnes compétences et opportunités ont déjà quitté le pays, qu'ils soient gays ou non. » Mais certains sont temporairement rentrés afin de voter dimanche, car l'enjeu électoral est considérable.

Pour la première fois depuis seize ans, Viktor Orbán pourrait perdre les élections législatives. Le parti de centre-droit Tisza se place en tête des intentions de vote, créant un espoir réel de changement. Mais l'opposant Péter Magyar reste volontairement flou sur la question des droits des minorités sexuelles et de genre, un sujet qui pourrait lui aliéner les territoires ruraux du pays, généralement acquis au Fidesz, le parti d'Orbán.

Sur les réseaux sociaux et en personne, les membres de la communauté LGBT+ débattent activement du bien-fondé du « vote utile », dans l'espoir de faire tomber le Premier ministre sortant. Zoltán, lui, espère simplement que la Marche des fiertés sera de nouveau autorisée dans un avenir proche.

Quant à András, il jure qu'il ne demande « pas grand-chose » à ce nouveau gouvernement, s'il parvient à émerger des urnes. « Laissez-moi être gay en paix, c'est tout ce que je demande. » Une revendication d'une simplicité désarmante qui résume à elle seule les attentes fondamentales d'une communauté longtemps marginalisée.

*Ce prénom a été modifié à la demande de l'intéressé.