Le réseau Action climat, qui fédère des associations engagées dans la lutte contre le dérèglement climatique, a rendu public ce jeudi 15 octobre un rapport alertant sur les dangers qui guettent des sites patrimoniaux français, avec des exemples particulièrement parlants en Occitanie. Cette région est présentée comme la plus touchée de l'Hexagone en matière de dérèglement climatique, confrontée à la hausse des températures, à la sécheresse et au risque incendie.
Des monuments conçus pour durer mais fragilisés
« Le patrimoine culturel peut sembler immuable, presque éternel. Certains monuments sont là depuis des siècles, certains paysages semblent avoir toujours existé. Pourtant, le changement climatique est bien réel et fragilise cette pérennité », souligne le rapport. Le réseau précise que ce document « ne cherche pas à prédire la disparition de ces sites, ni à dresser un inventaire catastrophiste des menaces », mais vise à « donner des repères : comprendre les risques, identifier les vulnérabilités, montrer ce qui est déjà à l'œuvre et, surtout, rappeler l'importance d'agir rapidement et avec les moyens à la hauteur du défi ».
Grégory Quenet, professeur en histoire de l'environnement, observe que « ces sites patrimoniaux d'exception ont été faits pour durer, pour traverser le temps et les menaces mais ils supportent très mal des amplitudes qui sortent des limites physiques connues depuis des siècles ». Il s'interroge : « Comment résister à la fois aux inondations et à la sécheresse, aux vagues de froid et aux canicules, aux sols contractés et aux sols dilatés ? » Il nuance toutefois : « Ces monuments conçus pour durer, et qui sont là depuis des siècles, ont dans leurs gènes la capacité à résister aux menaces et aux catastrophes, comme ils l'ont fait tant de fois avec les guerres, les aléas, les incendies, les situations de péril. Ils peuvent donc le faire encore, même si le contexte des menaces a changé. »
La Cité de Carcassonne face aux chaleurs extrêmes
Le rapport illustre ses propos avec des exemples concrets, dont la Cité de Carcassonne, confrontée aux chaleurs extrêmes. En août dernier, le château et les remparts ont ouvert exceptionnellement dès 8 h 45, contre 10 h habituellement, et fermé à 16 h 30 au lieu de 18 h 30. Certaines visites guidées ont également dû être annulées ou adaptées, tandis que des ouvertures exceptionnelles en soirée permettent de visiter les remparts dans des conditions plus supportables. À plus long terme, l'intensification des sécheresses et des événements extrêmes pourrait poser de nouvelles questions pour la conservation du bâti, notamment exposé au retrait-gonflement des argiles.
Le canal du Midi, un enjeu économique majeur
Le canal du Midi fait également partie des sites étudiés. La navigation de plaisance y représente 30 % du tourisme fluvial français et génère 30 millions d'euros de retombées économiques annuelles. Le rapport souligne que le maintien de la navigation « doit être concilié avec les autres usages du canal, notamment l'irrigation agricole, l'alimentation en eau potable et le soutien aux milieux naturels ». En mars 2023, un groupe d'agriculteurs a d'ailleurs bloqué une écluse à Castelnaudary (Aude) pour protester contre l'ouverture du canal à la navigation dans un contexte de manque d'eau et revendiquer la priorité des usages agricoles.
Voies navigables de France (VNF), gestionnaire du canal, adapte sa stratégie, avec un suivi des débits et une réduction des fuites, pour faire face aux enjeux. Mais d'ici 2100, le nombre de jours secs pourrait augmenter de 25 % dans un scénario intermédiaire, voire de 50 % dans un scénario d'émissions très élevées. « Dans ces conditions, difficile de savoir comment le canal pourrait continuer de fonctionner », alerte le rapport.
L'oppidum d'Ensérune et les festivals menacés
À quelques kilomètres de Béziers, l'oppidum d'Ensérune, qui conserve les vestiges d'une ville celte de l'âge du fer, est menacé par les feux de forêt. Deux incendies ont touché le site en 2021 puis en 2023, et on enregistre également une accélération des phénomènes d'érosion des sols. En Occitanie ou en Provence-Alpes-Côte d'Azur, les festivals estivaux du sud de la France, comme ceux d'Avignon, d'Aix-en-Provence ou les Rencontres d'Arles, sont particulièrement exposés aux fortes chaleurs. Files d'attente en plein soleil, montage et démontage des scènes, répétitions et spectacles : les spectateurs, techniciens, artistes et agents d'accueil peuvent être exposés pendant plusieurs heures à des températures élevées. La chaleur oblige donc les festivals à revoir leur organisation, avec l'adaptation des horaires, l'accès à l'eau, l'ombrage, la ventilation, l'information du public et la formation des équipes aux risques liés à la chaleur.
La grotte Cosquer et Lascaux également concernées
Aux portes de l'Occitanie, deux sites font aussi partie de l'étude. À Marseille, la grotte Cosquer, qui abrite des œuvres datant de plus de 20 000 ans, est menacée par la montée du niveau de la mer : seul un cinquième environ des surfaces décorées reste aujourd'hui préservé. En Dordogne, la grotte de Lascaux fait aussi partie des chefs-d'œuvre en péril : la température y a augmenté d'environ 1 °C en vingt ans, les concentrations de CO2 sont en nette hausse, et le régime d'infiltration des eaux a subi des modifications. La multiplication des épisodes météorologiques extrêmes perturbe également cet équilibre. Les fortes pluies provoquent des infiltrations brutales, tandis que les canicules et les sécheresses dessèchent les couches rocheuses de surface. Tous ces aléas sont susceptibles de perturber le microclimat de la grotte, avec des répercussions sur les cavités et les murs, susceptibles de détériorer les œuvres et d'en altérer les pigments.