Alors que la chasse ouvre dans la plupart des régions françaises fin septembre, les journalistes Maïlys Belliot et Stephan Ferry publient ce vendredi «Ils ont tué Bambi» (Editions Le passager clandestin). Le fruit de deux années d'immersion dans un univers qu'ils pensaient opposé à leurs convictions écologistes. Entre enquête, interviews et observation de terrain, ils décryptent les relations entre chasseurs et militants de la protection de la nature, les nuances méconnues de ce milieu et la réalité derrière les caricatures. Pour 20 Minutes, ils racontent leur démarche.
Une enquête née d'une campagne publicitaire provocante
M.B. : Nous sommes tous les deux plutôt issus du milieu écologiste. Par le passé, nous avons soutenu ou été actifs dans des associations de protection de la nature. En 2018, alors que nous travaillions ensemble, une publicité dans le métro parisien, entre autres, présentait les chasseurs comme les « premiers écologistes de France ». Nous nous sommes dit : « C'est pas vrai, ils n'ont pas osé quand même… » On a alors décidé de creuser. On se disait qu'avec une telle visibilité, ça ne pouvait pas être que de la provocation, ils avaient forcément des arguments derrière.
S.F. : Plus que cette campagne encore, nous avons été interpellés par les discours assez ouverts des chasseurs et des anti-chasse par rapport à leur opposant respectif. Des chasseurs qui disaient « maintenant, les gens ont envie de se promener même quand il pleut, à nous de le prendre en compte ». Et de l'autre côté, des anti-chasse qui expliquaient que c'était dommage de se taper dessus alors qu'ils ont des « intérêts communs à défendre ».
Des chasseurs partenaires de la préservation de l'environnement
M.B. : Les chasseurs ne font pas que tuer des animaux. Ils sont aussi présents sur le terrain tout le reste de l'année. Ce sont des personnes qui sont très attachées à leur territoire et qui font en sorte de le faire vivre, ils contribuent avec les agriculteurs, les forestiers et les municipalités à le préserver. Par exemple, ils entretiennent des sentiers. Ils ont une connaissance extrêmement précieuse du terrain. Cela ne signifie pas que la chasse soit la seule manière d'acquérir cette connaissance, ni qu'elle soit toujours bénéfique. Mais, à nos yeux, ces acteurs peuvent être des partenaires pour l'environnement.
S.F. : Il reste des sujets de crispation. La chasse d'espèces en mauvais état de conservation par exemple, en particulier certains oiseaux migrateurs. Chaque pratique et chaque espèce doivent être considérées séparément. C'est aussi le message qu'on voudrait porter. On n'est pas obligé d'être fasciné par la chasse ou d'aimer les chasseurs pour se dire que ce sont des acteurs utiles pour l'environnement.
M.B. : Les chasseurs observent presque au quotidien la nature qui les environne, ils la surveillent. Ils sont souvent les premiers à alerter de la mise en danger de certaines espèces ou lorsqu'il y a un départ d'incendie, du braconnage ou des décharges sauvages.
Des relations pas toujours conflictuelles, des exemples de dialogue
S.F. : Non. Il existe des situations très tendues, et certaines associations se tirent dans les pattes allègrement. Il y a même des intimidations. Mais nous avons aussi observé des rapprochements. Par exemple, je pense à cette responsable d'association dans le Morbihan qui s'était retrouvée par hasard, au forum des associations de sa commune, à côté de l'association des chasseurs. Au départ, elle était assez réticente à l'échange, les chasseurs aussi. Et puis finalement, comme ils passaient la journée l'un à côté de l'autre, ils ont commencé à parler et se sont rendu compte qu'ils avaient des intérêts communs, qu'ils n'étaient pas aussi radicaux que chacun pouvait le penser et puis finalement ça s'est soldé par des rencontres. Les chasseurs ont été invités à parler de leur activité devant un aréopage d'écolos, et ils ont fini par inviter les responsables de l'association à une battue pour qu'ils se rendent compte sur le terrain des problématiques, de la sécurité mise en place, etc.
Alors bien sûr, c'est le cas idéal et il y a des endroits où le climat est particulièrement toxique. Mais cela montre qu'il y a la place pour le dialogue. Il faut savoir que la première association de défense des animaux en France, la LPO (Ligue de protection des oiseaux) a été fondée par des chasseurs.
Des clichés persistants mais une diversité réelle
M.B. : Le monde de la chasse est loin d'être uniforme et les caricatures ne rendent pas compte de cette diversité. Les questions de sécurité et d'alcool restent préoccupantes même si les chasseurs soulignent que les accidents mortels dus à l'alcool sont en baisse depuis vingt ans mais on n'est toujours pas à zéro. Sur les dix dernières années, l'alcool est présent dans 5 % des accidents de chasse. Il y aurait aussi à redire sur la précision de tir qui n'est pas prise en compte pour obtenir le permis de chasse. Grâce aux critiques d'associations anti-chasse notamment, il y a eu une prise de conscience sur les choses à améliorer. Même s'il reste beaucoup à faire.
S.F. : Des caricatures, il en existe sur les deux parties. Et les idées reçues ne sont pas toutes fausses. Certaines sont l'héritage de comportements qui ont existé et qui, pour certaines existent encore. Dans notre parcours, nous avons rencontré des chasseurs au comportement tout à fait déplorable. Mais, dans le cadre de notre enquête, nous avons été très bien accueillis. Beaucoup de personnes que nous avons rencontrées étaient ouvertes et conscientes de certains problèmes, y compris dans le milieu de la chasse à courre qui est pourtant considéré comme un milieu très fermé. Elles ne cherchaient pas forcément à les nier et acceptaient d'en parler. Cela nous a surpris.
Pourrait-on se passer des chasseurs ? Une régulation nécessaire
S.F. : Ça dépend de ce qu'on appelle la nature. Si par là, on parle des grands espaces sauvages d'Alaska, alors oui, la nature n'a pas besoin de l'Homme. Mais il ne faut pas perdre de vue que l'Homme est un des éléments de l'écosystème. Ce serait très compliqué aujourd'hui. La nature française est très transformée par les activités humaines, notamment par la bétonnisation et l'agriculture intensive. Dire qu'elle doit se réguler seule n'a de sens que si l'on cesse de la modifier et d'exploiter ses ressources. On a besoin des chasseurs pour une certaine forme de régulation.
Ce sont aussi des choix de sociétés. On dit qu'il faut réintroduire le loup. Mais les pratiques humaines ont évolué depuis sa disparition. Si on voulait remplacer les chasseurs par des loups pour réguler le sanglier, on a fait le calcul, il en faudrait entre 16.000 et 18.000 sur le territoire français. Sauf qu'aujourd'hui, on a 1.000 loups et ils tuent chaque année 12.000 brebis… Multipliez ça par 16 et c'est un désastre pour les éleveurs.
M.B. : On a besoin des chasseurs sur plusieurs aspects. Ecologique d'abord parce qu'ils participent à maintenir des écosystèmes. Par exemple, quand ils chassent les cervidés qui se nourrissent de jeunes pousses, ça aide à renouveler la forêt. La régulation ne se fera pas toute seule et cela voudrait dire potentiellement avoir des agents de l'État, des chasseurs assermentés rémunérés. Cela aurait un impact économique important pour faire des choses qu'actuellement les chasseurs font gratuitement. Et socialement, les chasseurs forment des associations solides qui participent beaucoup à la vie en collectivité. Ils font en moyenne 27 jours par an de bénévolat contre 7 jours pour le reste de la population. Et plus de la moitié de ce bénévolat se dirige vers autre chose que la chasse. Globalement, notre idée n'est pas de demander à chacun d'aimer la chasse ou les chasseurs, mais de permettre un dialogue et de reconnaître qu'on peut s'accorder sur certains objectifs communs, malgré les désaccords.