Vincent Lisita publie le premier roman inédit de Charles Trenet, 25 ans après sa mort
Le premier roman inédit de Charles Trenet enfin publié

Un enseignant passionné exhume le premier roman de Charles Trenet

De formation enseignante, Vincent Lisita s'est progressivement transformé en expert incontesté de l'œuvre du "Fou chantant". Vingt-cinq années après la disparition du célèbre artiste, cet historien de l'art persévérant a accompli l'exploit de faire publier le tout premier manuscrit du chanteur. Cette réussite est le fruit d'un investissement personnel considérable et d'un enthousiasme qui ne s'est jamais démenti.

Un manuscrit révélateur du processus créatif

Examiner le processus créatif d'un écrivain constitue toujours un délice, particulièrement lorsque ce dernier a connu une gloire immense. Observez ce manuscrit aux nervures apparentes, partiellement ligaturé, qui fut proposé à la vente chez Artcurial le 25 mai 2021. Des lignes entières tracées à l'encre bleue, surmontées de repentirs au stylo noir et de chiffres romains inscrits en rouge dans les coins des pages. "Ce moine qui faisait briller…" Non, optons plutôt pour "Ce moine qui voulait faire briller". "Une raison qui serait, pour les autres, approuvée…" Non, mieux vaut "Une raison qui serait unanimement approuvée…". La chirurgie textuelle s'opère sous nos yeux ébahis, et le médecin des mots se nomme Charles Trenet.

L'artiste n'avait que 16 ans lorsqu'il entama l'écriture de ce premier roman intitulé "Les Rois fainéants" à Berlin. Il en avait 17 lorsqu'il l'acheva à Font-Romeu, non loin de sa Narbonne natale. "Il a écrit d'autres romans par la suite, mais celui-ci représente véritablement la genèse", souligne avec conviction Vincent Lisita, ce passionné du "Fou chantant" qui a sauvé le manuscrit d'un oubli éternel. "Trenet y déploie ses références littéraires avec fierté. On y décèle certains défauts, des descriptions parfois trop longues, mais on perçoit déjà son œil de peintre. Il ne se regarde pas écrire, il crée."

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Une fantaisie littéraire aux multiples époques

Le jeune auteur tisse la destinée de ces rois mérovingiens dont la postérité retient surtout qu'ils n'ont guère marqué l'histoire. Cette fantaisie narrative se transporte ensuite à l'époque moderne, lorsque l'adolescent installe habilement la narration dans un grand hôtel des années 1920. La première page du manuscrit de Trenet est annotée de deux citations éloquentes, l'une de Guillaume Apollinaire (avec un deuxième "p" soigneusement barré) et l'autre d'Anatole France.

Le manuscrit fut initialement proposé à l'éditeur Robert Denoël, qui ne donna pas suite, contrairement au "Voyage au bout de la nuit" de Céline deux années plus tard. D'autres éditeurs éconduisirent également le jeune romancier, mais cette première excursion littéraire ne fut pas vaine pour autant. "Cette expérience lui permit d'intégrer les cercles de poètes parisiens et de rencontrer des figures comme Cocteau ou Max Jacob", contextualise avec précision Vincent Lisita. Charles Trenet se lança ensuite sur scène en duo avec le pianiste suisse Johnny Hess, avant de percer définitivement en solo à la fin des années 1930. Sa chanson emblématique "Y a d'la joie", d'abord confiée à Maurice Chevalier avant d'être réappropriée par l'Audois, devint son premier grand succès en 1938.

Un collectionneur dévoué et passionné

Vincent Lisita maîtrise parfaitement son sujet, lui qui dirige une intégrale chronologique chez l'éditeur sonore Frémeaux et Associés. Une direction artistique reprise avec Pascal Halbeher, succédant ainsi à l'historien du jazz Daniel Nevers. "Nous disposons de chansons qu'il n'a interprétées qu'une seule fois", s'enthousiasme ce professeur qui a récemment quitté l'Éducation nationale pour se consacrer pleinement à ses projets artistiques. "Un ami collectionneur avait tout collecté depuis les années 1930, y compris des morceaux qui ne sont passés qu'une seule fois à la radio. Il consignait absolument tout."

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L'esthète palois, que l'on croise régulièrement à la brasserie "L'Aragon", a tissé un fil d'Ariane avec Charles Trenet depuis plus de trente années. Il s'était fait remarquer en 2013, à l'occasion du centenaire du chanteur, avec la publication d'un remarquable "Trenet méconnu". Vincent Lisita avait enchaîné en 2018 avec un délicieux "Trenet et Cabu. La vie qui va", où il associait magistralement les textes du Narbonnais avec le génial dessin de celui qui était son plus grand admirateur.

Un sauvetage culturel au prix fort

"Les Rois fainéants" s'était invité dans ce compagnonnage en 2021, lors de la vente aux enchères du fonds Gaston-Saffroy chez Artcurial. Ce bibliothécaire du VIe arrondissement, spécialisé dans l'héraldique, demeurait néanmoins féru d'auteurs de son époque. La vente avait atteint la somme impressionnante de 548 000 euros et comprenait, parmi d'autres trésors, un manuscrit de Georges Brassens. Le voisin sétois dont on se souvient qu'il avait confié un jour : "Sur une île déserte, j'emporterais Charles Trenet."

On avait longtemps cru le manuscrit perdu à jamais, comme le rappelait la maison de ventes. "'Les Rois fainéants', dont l'unique exemplaire a été égaré, ne sera jamais publié", avait même écrit le biographe Jacques Pessis. Sa réapparition miraculeuse n'échappa pas à Vincent Lisita, qui ferrailla de longues minutes avec un mystérieux enchérisseur. "J'ai d'abord proposé à la BNF de se positionner, mais on m'a répondu qu'il n'y avait pas de fonds Trenet et qu'ils ne pouvaient donc pas l'acquérir. Pourtant, pour constituer un fonds, il faut bien commencer un jour… Je l'ai donc acheté moi-même pour une coquette somme. Disons qu'après cette acquisition, je n'ai pas pu changer ma vieille Mégane !"

Partager le trésor avec le public

L'objectif n'était pas de mettre l'objet précieux sous cloche, mais bien de le faire vivre et de le partager. "Il fallait d'abord le sauver de l'anonymat. Nous avons vu trop d'œuvres gardées jalousement par des collectionneurs et jamais partagées avec le grand public." L'historien d'art a convaincu son éditeur de publier ces 20 chapitres qui constituent l'acte de naissance littéraire de l'artiste, après ses années de formation au sein du journal perpignanais "Le Coq catalan".

"Les Rois fainéants" a finalement paru le 23 janvier 2026, vingt-cinq années exactement après la mort du poète aux mille vies. Vincent Lisita accompagne l'ouvrage d'une notice biographique détaillée qui resitue son écriture, entre Berlin où Trenet rejoignit sa mère à 15 ans, et Font-Romeu où il revint l'année suivante. Un cliché de lui adolescent complète harmonieusement l'ensemble en couverture. Comme une réponse émouvante à l'un des plus beaux refrains du chanteur : "Que reste-t-il de nos amours ?/Que reste-t-il de ces beaux jours ?/Une photo, vieille photo/De ma jeunesse."

Vers de nouveaux projets éditoriaux

Vincent Lisita pourrait conclure cette belle histoire d'amour artistique par une grande intégrale sous forme de beau livre. Il sera temps alors de se pencher sérieusement sur ses propres manuscrits. "Je me dis qu'il faut que je me lance enfin. L'étalage de cette pathologie devient presque pathétique", sourit-il en parcourant les 200 pages des "Rois fainéants" posées sur la table de sa salle à manger. "J'ai écrit plusieurs romans, des chansons, des pièces de théâtre que j'ai montées à l'époque avec un ami qui a eu la très mauvaise idée de décéder. C'est peut-être le moment propice, mais il reste toujours difficile de se mettre en avant. C'est tellement plus simple de se cacher derrière quelqu'un d'autre."

« Les Rois fainéants », Charles Trenet, avec la contribution de Vincent Lisita, Éditions Frémeaux, 26 euros.