Le rugby a été bien plus qu'un simple sport dans l'histoire de l'Empire britannique. Utilisé comme un outil de cohésion et de diffusion des valeurs impériales, il a contribué à souder des territoires épars sous une même bannière. Cette série d'été, intitulée « Le monde en jeu » (3/5), explore comment le ballon ovale a servi les intérêts de la Couronne.
Un outil de domination culturelle
Quand on évoque la colonisation britannique, on imagine des drapeaux et des comptoirs commerciaux plantés à travers le globe, rarement un ballon ovale. Pourtant, le rugby a été une arme efficace pour unifier l'Empire. Dès la fin du XIXe siècle, les Britanniques ont exporté ce sport dans leurs colonies, notamment en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Afrique du Sud et au Canada. Il servait à inculquer aux peuples colonisés des valeurs comme la loyauté, le courage et l'esprit d'équipe, tout en renforçant l'identité britannique.
Les écoles et les clubs de rugby ont été créés dans les colonies pour former les élites locales à la culture britannique. Le sport était présenté comme un moyen de « civiliser » les populations, selon la vision paternaliste de l'époque. Les matchs entre équipes locales et équipes de colons étaient des événements qui renforçaient la hiérarchie sociale et raciale, tout en créant un sentiment d'appartenance à un ensemble plus vaste : l'Empire.
Le haka, symbole d'une assimilation ambiguë
L'exemple le plus emblématique est celui des All Blacks de Nouvelle-Zélande. Leur célèbre haka, exécuté avant chaque match, est une tradition maorie qui a été intégrée au rugby néo-zélandais. Mais cette intégration n'a pas été innocente : elle a permis de présenter une image d'harmonie entre les cultures, tout en maintenant une domination britannique. Les joueurs maoris étaient souvent cantonnés à des rôles subalternes, et le haka était utilisé pour renforcer le spectacle et l'exotisme aux yeux des spectateurs britanniques.
Lors du Championnat des nations au One New Zealand Stadium, à Christchurch, le 4 juillet 2026, les All Blacks ont encore exécuté leur haka avant de jouer contre la France. Ce moment, capté par Getty Images via AFP, illustre la persistance de cette tradition, mais aussi son évolution. Aujourd'hui, le haka est un symbole de fierté maorie, mais il reste lié à l'histoire coloniale du pays.
Un héritage contrasté
L'héritage du rugby dans les anciennes colonies est contrasté. D'un côté, il a permis de créer des liens forts entre des peuples différents et de développer des talents sportifs exceptionnels. De l'autre, il a été un vecteur de discrimination et d'oppression. En Afrique du Sud, le rugby a longtemps été un sport réservé aux Blancs, et les équipes noires étaient exclues des compétitions officielles. Ce n'est qu'après l'apartheid que le rugby a commencé à s'ouvrir, notamment avec la victoire des Springboks à la Coupe du monde 1995, symbole de réconciliation.
En Australie et en Nouvelle-Zélande, les populations aborigènes et maories ont connu des trajectoires similaires, même si des progrès ont été réalisés. Le rugby reste aujourd'hui un miroir des tensions sociales et raciales qui traversent ces sociétés.
Le rugby, outil de soft power
Au-delà de la colonisation, le rugby a été utilisé comme un outil de soft power par le Royaume-Uni. Les tournées internationales des équipes britanniques, comme les Lions britanniques et irlandais, ont servi à renforcer les liens avec les dominions. Ces tournées étaient des événements diplomatiques majeurs, où les élites politiques et économiques se rencontraient autour de matchs.
Aujourd'hui, le rugby est devenu un sport mondial, avec des compétitions comme la Coupe du monde qui attirent des milliards de téléspectateurs. Mais son histoire reste profondément marquée par l'impérialisme. En comprenant ce passé, on peut mieux saisir les enjeux actuels du rugby, notamment en matière de diversité et d'inclusion.
Cette série d'été, « Le monde en jeu », explore les liens entre le sport et la géopolitique. Le rugby, avec son histoire impériale, en est un exemple frappant. Il montre comment un simple jeu peut être utilisé à des fins politiques et idéologiques, mais aussi comment il peut devenir un vecteur de changement social.



