Triche et mauvais perdants : comment les jeux de société révèlent notre rapport aux règles
Il existe deux types de joueurs : ceux pour qui c'est un simple divertissement, et ceux qui débattent encore tard le soir sur la possibilité de poser un +4 sur un +2 au Uno. Certains perdent avec le sourire, d'autres font la tête pendant des jours. Et puis il y a ceux qui négocient les règles en affirmant : « Si ce n'est pas écrit, alors c'est autorisé ». En 2024, un sondage des sociétés Philibert a révélé que 87% des personnes interrogées considèrent la triche comme le « comportement le plus énervant chez un adversaire ».
Apprendre à perdre : une leçon fondamentale
Les jeux de société enseignent la stratégie, la coopération, la concentration et le plaisir. Mais surtout, ils apprennent une chose essentielle : accepter la défaite. Face à ce sentiment désagréable, certains développent des profils de mauvais perdants, voire de tricheurs. Comment les jeux sont-ils conçus pour gérer la triche, la frustration et la mauvaise foi ? Que révèle notre attitude envers les règles ? Lors du Festival International des Jeux de Cannes, nous avons interrogé des professionnels du secteur.
Les profils de mauvais perdants : invisibles jusqu'à la défaite
« On ne les voit pas venir, les mauvais perdants », confie Stéphanie Grillon, directrice marketing chez Ravensburger. « Ça ne se lit pas sur le visage. Moi-même, je suis mauvaise perdante, et je ne l'aurais jamais avoué ». Pierre-François Perriquet, responsable communication chez Hasbro France, distingue trois profils : « Les bons perdants, les mauvais perdants, et ceux qui prétendent accepter la défaite... mais ce n'est pas vrai ».
Le problème n'est pas le désir de gagner, mais la manière d'encaisser l'échec. Pour les enfants, cette leçon est fondatrice. « Le jeu apprend à attendre son tour et à accepter l'échec », souligne Stéphanie Grillon. « La vie comporte aussi des échecs ; le jeu en est une première initiation ». Pierre-François Perriquet ajoute : « Un enfant apprend à perdre et à affronter la frustration, comprenant ainsi qu'on ne peut pas toujours gagner ».
Tricher : entre volonté humaine et nuisance sociale
Si perdre crée des mauvais perdants, gagner peut engendrer des tricheurs. « Quand tu vois que tu ne gagnes pas, tu peux commencer à tricher », explique Pierre-François Perriquet. Mais attention aux amalgames : « On confond souvent bon perdant, mauvais perdant et tricheur... ce sont des choses distinctes ».
Sarah Pokrzywa, responsable communication chez Cocktail Games, différencie deux types de triche : « La triche volontaire, où quelqu'un décide de tromper, et la triche involontaire, lorsque les règles sont ambiguës et que les joueurs les interprètent. Cette dernière n'est pas de la malhonnêteté ; c'est humain, on cherche à comprendre et négocier avec la règle ».
Cette négociation est culturelle : « En France, si ce n'est pas écrit, on considère que c'est autorisé. Dans le monde anglo-saxon, si ce n'est pas écrit, c'est interdit ».
Les règles : un cadre essentiel au jeu
« Ce n'est pas l'importance de gagner, mais l'importance des règles », insiste Pierre-François Perriquet. Le jeu repose sur un cadre : « On te dit comment jouer. Tu peux suivre les règles ou les outrepasser, et c'est là qu'on parle de triche ».
Les concepteurs anticipent ces comportements. Sarah Pokrzywa explique que les jeux sont testés pendant des mois pour identifier les zones grises. « Si un flou dans les règles provoque des disputes, il faut le corriger. S'il génère du rire et de la complicité, on peut parfois l'accepter ». Stéphanie Grillon ajoute avec malice : « Les règles sont un guide ; il faut s'approprier le jeu ».
Des jeux qui intègrent la triche
Si la triche irrite certains joueurs, d'autres jeux l'intègrent dans leur mécanique. Dans la version triche du Monopoly, les joueurs peuvent « piquer dans la boîte » ou gonfler un loyer, à condition de ne pas se faire prendre. « Si l'on est attrapé, la sanction tombe », précise Pierre-François Perriquet. Un reflet ironique de notre réalité : la transgression existe, mais elle a un prix.
Dans les jeux coopératifs, la triche perd son sens. « Quand on joue ensemble pour passer un bon moment, elle n'a plus d'intérêt », note Sarah Pokrzywa. Même les puzzles, souvent considérés comme à l'abri, peuvent être sujets à triche. Stéphanie Grillon rappelle : « On peut cacher une pièce, faire diversion, taquiner un peu ».
« Les règles existent partout : à l'école, dans les jeux, dans la vie. Quand elles sont bien faites, ça fonctionne. Quand elles ne sont pas respectées, c'est le chaos. On peut les contester si elles sont mal conçues, mais sans cadre, il n'y a plus de jeu », conclut Pierre-François Perriquet.



