La température dépasse déjà les 30 degrés. Il est à peine plus de 9 h 30 et les bancs de la résidence sont déjà tous occupés, les habitants tentent d’échapper à la moite chaleur des chambres. Et c’est surtout la place centrale qui attire le plus de monde, à l’ombre de bâtiments aux tons ocres et terracotta. Des façades défraîchies en écho aux visages épuisés qui regardent dans le vide. Si les murs pouvaient parler, ils raconteraient des vies cabossées, esseulées. Ici, aux abords de la « 202 », bruyante et polluée, derrière un centre de tri de déchets tout neuf, vivent les chibanis de Nice. Ces travailleurs immigrés à la retraite sont la mémoire vive de la France ouvrière des Trente Glorieuses. Ces « têtes blanches » en arabe dialectal ont entre 70 et 95 ans : c’est en France que leurs cheveux ont blanchi, qu’ils se sont cassé le dos et abîmé les articulations sur les chantiers.
La nouvelle commence à peine à se répandre
Devant les grilles, une vendeuse à la sauvette a étalé sa marchandise. Dans le quartier, il n’y a plus de commerces. Et bientôt, peut-être, il n’y aura plus de foyer non plus. L’emprise foncière de 54 000 m², appartenant à la Ville, est pressentie pour accueillir la nouvelle maison d’arrêt de Nice. Éric Ciotti l’a annoncé ce mercredi 27 mai 2026 et en a parlé avec le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui a prévu de venir voir le site au début du mois de juillet. Un plan de relogement des chibanis est engagé. La nouvelle commence à peine à se répandre dans les « unités de vie », ces structures où la cuisine et la salle de bains sont communes pour deux, quatre ou six chambres de 12 m².
Pour les loger à Nice, la Sonacotra érige un premier foyer en 1956, avant qu’il ne soit reconstruit et modernisé dans les années 1980. Aujourd’hui, au sein de la résidence sociale Nicéa, gérée par Adoma, ils sont encore des centaines. Combien exactement ? Les chiffres restent flous. « Je crois que l’on est 700 », grimace Madou. La municipalité, elle, évoque plutôt 900 résidents. « Y’a eu des morts, il y a des chambres vides », enchaîne Madou qui claudique pour rentrer chez lui. Plus de 81 % de ces résidents sont sous le seuil de pauvreté, selon un rapport de la Fondation Abbé-Pierre (devenue Fondation pour le Logement des Défavorisés) en 2023. Le pire taux de France.
« Je suis trop vieux pour qu’on me bouge d’ici »
Madou s’arrête pour saluer deux vieux messieurs, tout autant usés par une vie entière d’un trop dur labeur dans le bâtiment. « Personne ne m’a dit que l’on devait partir », bredouille Mohamed, un peu affolé. Pas loin, Ahmed, 74 ans, hausse les épaules, fataliste. « Je ne suis pas au courant non plus, mais de toute façon ce n’est pas moi qui commande, c’est le préfet et le maire qui décident », glisse-t-il. Il habite ici depuis « le 16 mars 1976 ». Son ami Abdel accepte beaucoup moins la situation. « Je suis trop vieux pour qu’on me bouge d’ici, je veux mourir ici. Je ne veux pas déménager, j’ai mes habitudes, mes amis », grogne l’octogénaire, avant d’ajouter : « On n’est pas des meubles qu’on bouge comme ça, on est vieux, on est malades ».
« On va déposer plainte »
Mustapha Béchir est arrivé à Adoma il y a 5 ans. Depuis qu’il a « lu le journal » et appris qu’à la place de son lieu de vie allait sortir de terre la prison de Nice, la colère ne le quitte plus. « D’abord on va se réunir, ensuite on va écrire au maire et aux autorités. Et si on n’a pas la réponse que l’on veut, on va déposer plainte », lance-t-il, debout dans la cuisine spartiate mais proprette qu’il partage avec trois autres résidents. « La vie est difficile ici. D’abord ils nous ont supprimé les bus, même si ça y est, ils sont revenus. Ensuite, on nous a enlevé les commerces : pour aller acheter les packs d’eau, il faut aller jusqu’au Lidl aux Moulins », soupire-t-il. Avant de trancher, déterminé : « On ne partira pas d’ici. » Nadia, une militante très investie auprès des chibanis, a les larmes aux yeux : « Pour les déloger, ça ne va pas être simple, ils vont se mobiliser. »
« La superficie est très intéressante » pour l’Ufap UNSa Justice
Pour l’Ufap UNSa Justice, représentée par son délégué et surveillant pénitentiaire Nordine, ce terrain de 54 000 m², le double de l’actuelle maison d’arrêt est « très acceptable ». Il permettrait de bâtir une prison moderne aux normes actuelles, avec « des douches en cellule, une sécurité renforcée, d’offrir des conditions de détention dignes et d’améliorer l’environnement de travail des gardiens » argumente le surveillant pénitentiaire. Il pourrait aussi y avoir des logements sociaux adaptés à leurs bas salaires. Le projet répond à une urgence absolue : la prison actuelle sature à un taux d’occupation de 210 % pour 670 détenus, contraignant plusieurs d’entre eux à dormir sur des matelas au sol.
« C’est incroyable que l’on se soucie des plus précaires seulement pour les déplacer ! »
« C’est un projet absolument nécessaire, l’état de la prison actuel est indigne, tant pour les détenus que pour le personnel. Nous dénonçons d’ailleurs depuis des années la surpopulation carcérale », réagit Juliette Chesnel - Le Roux, cheffe de file de l’opposition écolo. Qui s’insurge cependant sur le sort des chibanis. « Néanmoins, il existe plusieurs interrogations quant au nouveau site : on ne peut pas simplement décréter que l’on va déloger des gens. C’est incroyable que l’on se soucie des plus précaires seulement pour les déplacer ! ». Juliette Chesnel - Le Roux estime que c’est « un projet risqué » : « Le site prévu pour la nouvelle prison est en zone inondable ». Elle ajoute : « Et que dire des enjeux sécuritaires, d’aménagement, d’artificialisation ou encore de circulation pour lesquels nous n’avons aucune information ? ». Le constat de l’opposition : « Les questions sécuritaires et sociales que ce projet soulève sont trop complexes pour que monsieur le maire sorte une idée du chapeau, sans consultation ou sans étude préalable ».



