Après cinq ans de lourds traitements, de douloureuses piqûres et de faux espoirs, Aurélie est en colère. « On nous transfère des embryons à l’aveugle », s’indigne cette Nancéenne de 38 ans, en parcours PMA depuis 2021. Elle s’est fait implanter vingt embryons en cinq ans. À chaque nouvelle tentative, les biologistes et gynécologues lui assurent qu’il n’y a aucune raison pour que cela ne fonctionne pas. « Ils me disent que mes embryons sont magnifiques et qu’ils se développent bien, donc cela nous donne de l’espoir. » Pourtant, aucun de ces transferts ne s’est terminé par un heureux événement.
Comme de nombreuses femmes en parcours de PMA, elle souhaiterait qu’un diagnostic préimplantatoire des aneuploïdies (DPI-A) soit réalisé sur ses embryons avant de les lui transférer. Fin mars, le sujet a été mis sur le devant de la scène par l’élue écologiste Marine Tondelier. Alors qu’elle annonçait sa grossesse après un long parcours de PMA, elle a fait savoir qu’elle souhaitait que cette procédure soit légalisée.
Repérer les anomalies chromosomiques
Le DPI-A consiste à analyser génétiquement des embryons obtenus par fécondation in vitro (FIV) avant leur transfert dans l’utérus. Le but est de repérer les embryons aneuploïdes, c’est-à-dire présentant un nombre anormal de chromosomes. « Nous savons que les anomalies chromosomiques vont compromettre le potentiel implantatoire des embryons et les chances de grossesse », affirme le professeur de génétique médicale Charles Coutton, responsable du laboratoire de génétique chromosomique et du centre de diagnostic préimplantatoire (DPI) du CHU Grenoble Alpes.
Problème : en France, contrairement à de nombreux pays européens, le DPI-A est interdit. L’analyse génétique des embryons est seulement autorisée pour les personnes porteuses d’une maladie génétique grave et incurable pour éviter qu’elles ne la transmettent à leur enfant. Si la plupart des opposants à cette pratique y voient une forme de sélection génétique pouvant mener à de l’eugénisme, d’autres estiment que les preuves scientifiques de son utilité sont insuffisantes.
Diminuer le risque de fausses couches
Du côté de la littérature scientifique, « une multiplicité d’études plus ou moins bien conduites donnent des réponses parfois différentes, constate Lucie Chansel-Debordeaux, cheffe du service de biologie de la reproduction du CHU de Bordeaux. Il faut déjà faire attention à l’indication et à ce qu’on évalue : le taux de naissances vivantes cumulé, le taux de grossesse par transfert ou encore le délai pour concevoir. »
Les médecins français ne pouvant analyser génétiquement les embryons, ils se contentent actuellement de les prioriser selon des critères morphologiques et cinétiques (liés au mouvement). Des critères « largement insuffisants » selon le professeur Coutton. En dépit de ses « magnifiques » embryons, Aurélie n’a jamais pu mener une grossesse à terme et a subi trois fausses couches, dont deux très précoces. « On sait depuis très longtemps que 50 % des fausses couches du premier trimestre sont dues à des anomalies chromosomiques embryonnaires », rappelle le professeur de génétique médicale.
Gagner du temps
Or, le risque d’avoir une anomalie chromosomique embryonnaire augmente avec l’âge. À 35 ans, il est de 35 %. À 40 ans, il atteint 60 %. « L’autorisation du DPI-A est nécessaire mais cette pratique est à considérer dans des indications bien ciblées », estime la docteure Chansel-Debordeaux. Le professeur Coutton y voit un intérêt pour les femmes d’un âge avancé et pour celles faisant des fausses couches à répétition.
« Le DPI-A n’augmente pas les chances d’avoir un enfant, insiste toutefois le biologiste médical. Son principal avantage est de permettre à certaines femmes de démarrer plus rapidement une grossesse qui pourra évoluer jusqu’à son terme. » Le généticien s’appuie sur une étude* réalisée sur des femmes de 38 à 41 ans : avec le DPI-A, il faut en moyenne 1,8 transfert d’embryons pour obtenir une naissance, contre 3,7 sans.
Éliminer une cause
Les embryons aneuploïdes n’expliquent pas, à eux seuls, les échecs. Des facteurs utérins anatomiques, immunologiques, endocriniens et métaboliques peuvent avoir une incidence. Réaliser un DPI-A permettrait toutefois d’éliminer une cause. « Si on est sûr que l’embryon est bon, on peut se concentrer sur les autres explications et avancer, estime Aurélie qui rappelle que « les échecs à répétition sont dévastateurs psychologiquement ». « Ce parcours m’a coûté ma santé physique et mentale, mon travail », insiste-t-elle.
Au sein de son service du CHU de Bordeaux, la docteure Chansel-Debordeaux voit de nombreuses patientes poursuivre leur parcours à l’étranger, notamment pour pouvoir bénéficier du DPI-A. C’est le choix qu’a fait Juliette. « Je ne comprenais pas pourquoi les médecins français répétaient sans cesse le même procédé alors que ça ne fonctionnait pas », se désole-t-elle.
Après quatre ans de parcours PMA infructueux dans l’Hexagone, elle s’est rendue en Espagne. Sur les six embryons prélevés, seuls trois ne présentaient pas d’anomalie chromosomique avérée. « On m’a transféré le premier embryon le 15 avril et je suis enceinte », se réjouit-elle.
* Étude Rubio et al. réalisée en 2017 sur des femmes de 38 à 41 ans.



