Dans un entretien au Monde, le professeur Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d'éthique (CCNE), exprime de vives réserves sur le projet de loi créant une aide à mourir. Selon lui, ce texte « bureaucratise l'euthanasie pour la rendre acceptable », en instaurant des procédures qui banalisent le passage à l'acte.
Un processus jugé trop administratif
Didier Sicard estime que le projet de loi transforme la mort en une démarche administrative, avec des formulaires et des délais. « On remplit des papiers, on attend un délai de réflexion, puis on passe à l'acte », déplore-t-il. Cette approche, selon lui, occulte la dimension humaine et éthique de l'accompagnement en fin de vie.
L'ancien président du CCNE souligne que la loi prévoit un délai de 48 heures entre la demande et l'administration de la substance létale, ce qui lui paraît insuffisant pour une décision aussi grave. « 48 heures, c'est le temps d'un week-end. On ne peut pas réduire un tel choix à une simple formalité », insiste-t-il.
Un manque de moyens pour les soins palliatifs
Didier Sicard pointe également le manque d'investissement dans les soins palliatifs en France. « On parle d'aide à mourir, mais on n'a pas les moyens de proposer une alternative digne à ceux qui souffrent », affirme-t-il. Selon lui, seuls 30 % des patients qui auraient besoin de soins palliatifs y ont accès, un chiffre qui stagne depuis des années.
Il rappelle que la loi Claeys-Leonetti de 2016 sur la fin de vie n'a pas été pleinement appliquée, faute de moyens. « Avant d'ouvrir la porte à l'euthanasie, il faudrait déjà garantir l'accès à des soins palliatifs de qualité pour tous », martèle-t-il.
Une opposition de principe
Pour Didier Sicard, le projet de loi marque une rupture éthique majeure. « La société française a toujours refusé l'euthanasie active. Avec ce texte, on franchit un cap », estime-t-il. Il craint que la loi n'entraîne une pression sociale sur les personnes âgées ou vulnérables pour qu'elles demandent la mort.
Il cite l'exemple de la Belgique, où le nombre d'euthanasies a augmenté de 30 % en cinq ans après l'adoption de la loi. « Une fois la porte ouverte, il est difficile de fixer des limites », prévient-il.
Un débat qui divise la société
Le projet de loi, présenté par le gouvernement, a suscité de vifs débats au Parlement. Les partisans de l'aide à mourir y voient une avancée pour la liberté individuelle, tandis que les opposants, comme Didier Sicard, dénoncent une dérive. Le texte devrait être examiné en seconde lecture à l'Assemblée nationale à l'automne.
Interrogé sur l'avis du CCNE, qui s'est prononcé en faveur d'une évolution de la loi, Didier Sicard répond que cet avis ne reflète pas la diversité des opinions au sein du comité. « L'avis a été adopté à une courte majorité. Il y a eu des dissensions importantes », révèle-t-il.
Un appel à la prudence
En conclusion, Didier Sicard appelle les parlementaires à la prudence. « Ne légiférons pas dans l'urgence. Prenons le temps d'évaluer les conséquences d'une telle loi », plaide-t-il. Il suggère d'organiser un débat citoyen approfondi avant toute adoption définitive.



