Le père jésuite François Euvé dirige, depuis 2013, la revue Études, fondée en 1856 par les disciples d’Ignace de Loyola. Cette institution, au cœur de la vie des idées depuis 170 ans, prépare une nouvelle formule pour septembre afin de célébrer dignement cet anniversaire. Physicien de formation, François Euvé est également un théologien affûté, comme il le démontre dans son nouvel ouvrage intitulé Croire au XXIe siècle. La foi catholique face aux défis contemporains (Mame). Il s’exprime dans Le Point et dresse le bilan, un an après, de la disparition du pape François – jésuite comme lui – et de l’élection de l’Américain Robert Francis Prevost.
Comment croire aujourd’hui en France ?
À cette question, François Euvé répond que, dans un pays sécularisé comme la France, où la pratique religieuse continue de baisser malgré une vague de baptêmes d’adultes, on observe un intérêt croissant pour les questions métaphysiques et la quête de sens. « Le thème de la spiritualité fait son grand retour », constate-t-il. Selon lui, « croire » ne signifie pas d’abord adhérer à une doctrine, mais plutôt faire confiance à une instance qui nous dépasse. Étymologiquement, croire vient du latin credere (donner crédit) et foi de fides (fidélité). Cette dimension relationnelle et de confiance est, selon lui, très contemporaine.
Des signaux faibles chez les jeunes
Il perçoit ce renouveau à travers des conversations, des lectures et des enquêtes d’opinion, notamment celles des historiens Charles Mercier et Philippe Portier sur le rapport des jeunes à la religion. « Il y a chez la nouvelle génération un intérêt renouvelé », affirme-t-il. Il cite l’enquête après l’incendie de Notre-Dame de Paris : les plus jeunes et les plus âgés étaient les plus interpellés, contrairement à la tranche des 40-50 ans.
Les défis contemporains des catholiques
François Euvé identifie plusieurs défis majeurs. Outre les questions classiques comme l’articulation entre raison et foi, il mentionne le retour de la guerre et de la violence, la polarisation extrême des sociétés exacerbée par les réseaux sociaux, les nouvelles technologies (intelligence artificielle, transhumanisme) qui interrogent la nature humaine, et enfin l’écologie, qui modifie notre rapport à l’avenir. « Nous ne sommes plus dans l’idée que le futur sera nécessairement meilleur ; au contraire, le sentiment domine qu’il sera pire », explique-t-il, soulignant que cela pose radicalement la question de l’espérance.
L’héritage du pape François
Le pape François, jésuite comme lui, est mort il y a un an. Sa formation jésuite l’a rendu particulièrement sensible à la société civile. Euvé rappelle ses textes sur la littérature et l’histoire, où il affirmait que la fiction et le roman sont des « lieux théologiques ». « Prendre au sérieux ces apports profanes était une démarche assez originale pour un pape », commente-t-il. Certains qualifient son action de « prophétique » : non pas qu’il ait prédit l’avenir, mais il a porté une parole de rupture, notamment sur la guerre (position pacifiste radicale) et les migrants (voyage à Lampedusa).
Un pape clivant
François était clivant, parfois pour de mauvaises raisons (tempérament autoritaire, franc-parler), mais surtout au bon sens du terme : il n’était pas un homme de compromis et a permis des débats nécessaires. « En disant ce qu’il pensait vraiment, il obligeait son interlocuteur à se positionner », souligne Euvé.
Léon XIV, un successeur plus consensuel ?
Son successeur, Léon XIV, élu le 8 mai dernier, semble plus consensuel dans la forme et les gestes. Il est revenu à des formes classiques d’exercice de la papauté et a rencontré les « ennemis » de François. Cependant, Euvé note que « être consensuel ne signifie pas être neutre ». Il cite le voyage en Afrique où Léon XIV s’est opposé à Donald Trump, et ses nominations d’évêques critiques envers l’administration américaine. « Il procède par signaux faibles, mais sa trajectoire est proche de celle de François », estime-t-il. Le fait de fêter le 250e anniversaire de l’indépendance américaine sur l’île de Lampedusa était un geste très « franciscain ».
Un pape américain face à Trump
Interrogé sur le focus sur l’administration américaine, Euvé explique que Léon XIV, étant américain, ne peut ignorer la polarisation internationale autour de Trump. « Le fait qu’un pape américain s’oppose aussi clairement à la ligne Trump est significatif », ajoute-t-il, soulignant qu’il est l’une des rares personnalités morales mondiales à le faire avec clarté.
La culture du débat dans le catholicisme
François Euvé estime que le monde catholique manque d’une culture du débat, contrairement au protestantisme. « Le magistère pontifical détermine la doctrine, ce qui peut freiner le débat », reconnaît-il. Pourtant, la tradition catholique met l’accent sur la raison. « Nous devons être capables d’argumenter sans nous réfugier derrière le seul argument d’autorité », insiste-t-il, appelant à une formation intellectuelle pour un débat constructif.
Le dogme et l’attitude intérieure
Dans son livre, Euvé écrit que le dogme est finalement moins important que l’attitude intérieure. Il explique : « La foi, c’est la confiance. Être chrétien est d’abord une affaire de relation à Dieu et de remise en question de soi. » La doctrine n’a de sens que par rapport à cette attitude. « L’Évangile n’est pas un corpus de lois, c’est un récit de rencontres », conclut-il, ajoutant que le Credo ne prend son sens que s’il est irrigué par l’expérience vécue de la rencontre.



