Léon XIV pose ses premiers pas pontificaux sur le continent africain
Le berceau de l'humanité, la vitalité juvénile, les conversions spirituelles, mais également les conflits armés, les trafics illicites, les régimes autoritaires, les disparités sociales, l'expansion de l'islam, le terrorisme djihadiste, la montée des églises évangéliques, le développement des mouvements sectaires... Voilà le décor africain que découvre Léon XIV. Ce pontife né aux États-Unis, ayant passé plus d'une décennie comme missionnaire dans les régions reculées du Pérou, a sélectionné pour sa première grande tournée apostolique – onze jours, quatre nations visitées (Algérie, Cameroun, Angola, Guinée équatoriale), dix-huit mille kilomètres parcourus du 13 au 23 avril – ce continent que Benoît XVI avait qualifié de « poumon spirituel pour l'humanité ».
« C'est le premier voyage de ce pape conçu par lui-même, souligne le cardinal-archevêque d'Alger Jean-Paul Vesco, architecte principal des deux jours en Algérie. Ce choix revêt une signification profonde, dans ce continent au potentiel extraordinaire mais souvent malmené par l'Histoire. »
Un départ rapide pour un pontificat tourné vers l'Afrique
Le nouveau souverain pontife, élu le 8 mai 2025, n'a pas tardé à entreprendre ce périple, contrairement à son prédécesseur François qui n'avait effectué son premier voyage africain que deux ans après son intronisation, en 2015. Ce dernier s'était cependant rattrapé par la suite, visitant dix pays africains au cours de son pontificat, prenant des risques notables comme en République centrafricaine en guerre, et dont la visite au Kenya inspira son encyclique la plus célèbre, Laudato si', sur l'écologie intégrale.
L'Afrique, perspective d'avenir pour l'Église catholique
Le voyage en Afrique constitue un passage obligé de la géopolitique pontificale depuis Paul VI en 1969. Le dernier pape italien n'avait effectué qu'une visite éclair en Ouganda, mais, comme le précise l'historien italien Giovanni Maria Vian, il avait voyagé pendant un mois entier dans six pays africains en 1962, alors qu'il était encore cardinal-archevêque de Milan. Une fois élu pape, il publia en 1967 la lettre apostolique Africae terrarum sur la présence du christianisme en Afrique depuis ses origines.
« Le grand pape africain, ce fut Jean-Paul II, affirme Giovanni Maria Vian, ancien directeur de L'Osservatore Romano. Il a consacré au continent trente-huit voyages – sur un total de cent quatre hors d'Italie – touchant presque tous les pays, et il a convoqué un synode spécial pour l'Afrique. Jean-Paul II avait pleinement conscience de l'importance de l'Afrique comme perspective d'avenir pour l'Église catholique. »
Le poids croissant des cardinaux africains
Le premier cardinal né en Afrique – le Tanzanien Laurean Rugambwa – n'a été créé qu'en 1960 par Jean XXIII. Ils ne sont actuellement que vingt-huit Africains à siéger au sein du Sacré Collège (deux cent quarante-trois membres). Mais leur influence ne cesse de croître. Le pape François l'a appris à ses dépens lorsqu'il dut faire face à la fronde de l'épiscopat africain contre la déclaration Fiducia supplicans autorisant la bénédiction de couples de même sexe.
L'Afrique représente le continent où la croissance des catholiques est la plus dynamique : plus de deux cent quatre-vingts millions de fidèles (vingt pour cent sur un milliard quatre cent millions), et un catholique sur trois à l'horizon 2050. « D'ores et déjà, un séminariste sur trois dans le monde est africain, relève la sociologue Corinne Valasik, spécialiste du catholicisme africain à la Catho de Paris. Beaucoup de prêtres sont envoyés en Europe pour pallier la crise des vocations, alors même que les effectifs manquent sur leur propre continent. » Sans les prêtres africains, de nombreuses paroisses en Europe – et particulièrement en France – ne pourraient plus fonctionner. L'Afrique constitue pour l'Église un immense réservoir de forces vives – davantage aujourd'hui que l'Amérique latine.
Le choix symbolique de l'Algérie
Mais c'est par un pays aujourd'hui majoritairement musulman que Léon XIV a choisi de commencer son périple : l'Algérie. Cette terre où aucun pape jusqu'à présent n'était venu s'exprimer. Et où a coulé – également – le sang des chrétiens lors de la décennie noire des années 1990. Celui des moines de Tibhirine et de Mgr Claverie mais aussi de religieux et religieuses, dont les sacrifices oubliés seront remis en lumière lors du déplacement du pape, comme ceux d'Esther Paniagua Alonso et de Caridad Alvarez Martin, sœurs augustines mitraillées, en 1994, sur le chemin de la messe...
L'Algérie fut aussi une terre chrétienne, ne l'oublions pas. Et, comme le disait le cardinal-archevêque d'Alger Lavigerie, en fondant la société des « Pères blancs » au XIXe siècle, la « porte d'entrée sur l'Afrique ». Pour lancer son pontificat « hors-les-murs », Léon XIV se devait de s'inscrire dans le sillage de saint Augustin, son modèle spirituel. Un Augustin qui est à tel point la boussole de ce règne commençant que Mgr Gallagher, le chef de la diplomatie du Vatican, déclarait récemment devant des diplomates avec l'humour anglais qui le caractérise : « Je dois dire à mes rédacteurs de ne pas citer saint Augustin à tout bout de champ dans les discours... »
Les racines profondes du christianisme africain
Le rayonnement de l'évêque d'Hippone a éclipsé ses prédécesseurs. « Pourtant, indique Giovanni Maria Vian, il y eut dans les premiers siècles trois papes africains importants. Victor Ier, à la fin du IIe siècle, introduit le latin dans la liturgie romaine (on célébrait alors plutôt en grec) – les premières traductions latines sont africaines. Miltiade, au IVe siècle, obtient de l'empereur Constantin la cathédrale du Latran. Ajoutons Gélase Ier à la fin du Ve siècle. Deux autres personnages ont marqué l'Afrique : Tertullien à Carthage, au début du IIIe siècle, qui fut l'un des fondateurs de la théologie chrétienne, et Cyprien, auteur très important qui œuvra à l'unité de l'Église et mourut en martyr en 258. Le christianisme s'est ancré en Afrique bien avant Augustin. »
Une diplomatie vaticane « non alignée »
Avec ce continent aujourd'hui au centre de nombreuses convulsions mondiales, Léon XIV compte marquer son début de pontificat. « Le Cameroun est un pays complexe, déchiré par la guérilla entre les zones francophones et anglophones, et marqué par l'assassinat d'un évêque il y a quelques années, mais c'est une terre de catholicisme puissant, constate Andrea Riccardi, cofondateur de la communauté Sant'Egidio, puissante ONG très implantée en Afrique. La Guinée équatoriale et l'Angola (plus grand pays lusophone du continent) complètent ce périple. Il s'agit également d'une prise de contact avec la réalité des sectes. Ce voyage a aussi pour enjeu le rapport avec les Églises anglicanes africaines, qui sont très puissantes au Nigeria ou en Ouganda. Je pense que le pape a l'ambition de visiter, pas à pas, tous les pays africains. »
En suivant la traditionnelle ligne diplomatique « non alignée » du Saint-Siège. « Le Vatican se veut un acteur autonome sur une région très convoitée tant d'un point de vue religieux que géopolitique puisque les influences chinoises et russes y sont de plus en plus pressantes », remarque Corinne Valasik. Quitte à donner quitus à des régimes liberticides ? « Le Saint-Siège ne fait pas de distinction : il ne cherche pas à soutenir un gouvernement, mais à rencontrer un peuple, précise Andrea Riccardi. Jean-Paul II s'est rendu dans le Chili de Pinochet ou dans la Pologne communiste. En réalité, plus un pays est fermé, plus le pape désire le visiter. »
« Léon XIV ne vient pas rencontrer un régime politique, mais un peuple », insistait auprès de nous le cardinal-archevêque d'Alger Jean-Paul Vesco, juste avant la visite papale. Les étapes ont été soigneusement pesées : d'abord, un discours devant le monument des martyrs de la libération, emblème national, puis visite de la Grande Mosquée, et rencontre à la Basilique Notre-Dame-d'Afrique avec des fidèles chrétiens mais aussi des musulmans. « Les symboles sont importants dans l'ordre de ce parcours : la rencontre d'abord avec le peuple, puis avec l'islam, puis avec les chrétiens », affirme Mgr Vesco.
L'Église catholique, premier prestataire non gouvernemental
Si l'islam progresse, gangrené par les mouvements djihadistes violents financés par les pétrodollars, l'apôtre catholique n'avance pas en terre inconnue. Nombre de dirigeants africains furent éduqués dans des établissements catholiques, à l'instar du Sénégalais Senghor – qui voulut être prêtre – ou de l'Ivoirien Houphouët-Boigny qui fit venir Jean-Paul II pour inaugurer sa monumentale basilique de Yamoussoukro et encore du Camerounais Paul Biya, réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, à 92 ans, ce qui fait de lui le plus vieux président en exercice au monde et auquel le pape fait un beau cadeau par sa présence.
Le catholicisme est « challengé » par l'évangélisme et aussi, souligne le chercheur du CNRS Sébastien Fath, qui connaît bien le continent et vient de publier Le nouveau pouvoir évangélique (Grasset), « par une multitude d'églises postcoloniales qui ne sont ni catholiques ni protestantes, ont façonné leurs propres recompositions théologiques ». Mais l'Église catholique garde ses bases solides. « Elle est le premier prestataire non gouvernemental en matière d'éducation et de santé, particulièrement en Angola où les infrastructures publiques sont fragiles malgré les revenus pétroliers, constate Corinne Valasik. Selon les chiffres du Vatican, les établissements scolaires catholiques représentent vingt-sept millions d'élèves africains et sept mille hôpitaux, cliniques et dispensaires. » Ce qui donne une légitimité à Léon XIV pour marteler son discours sur la justice sociale, particulièrement en Angola et en Guinée équatoriale, « pays riches où les inégalités sont fortes, notamment dans des régions rurales où l'Église est assez présente », précise Corinne Valasik.
Un terrain social qu'investissent aussi les protestants pentecôtistes et évangéliques, en forte progression. « Les églises disposent souvent d'une école à côté et, quand elles sont de grande taille, des dispensaires, relève Sébastien Fath. L'État-providence n'existe guère, et dans un contexte de grande précarité, ce sont les églises qui prennent le relais, notamment pour les veuves et personnes âgées souvent sans ressources. »
L'œcuménisme de sang et les porosités religieuses
Le 29 novembre 2015, à la grande Faculté évangélique de Bangui, le pape François avait parlé de « l'œcuménisme de sang » unissant tous les chrétiens face à l'injustice et à « la haine aveugle que le démon déchaîne ». « Entre catholiques et protestants, en Afrique, il y a beaucoup de porosité, note l'expert du protestantisme. Beaucoup de prêtres catholiques adoptent des manières de prêcher et de célébrer la liturgie qui se rapprochent de celles des évangéliques. Et on voit aussi des pasteurs qui se font appeler évêques, même archevêques, en portant mitres et crosses. Dans l'adversité, les différences s'estompent. Sauf en Algérie où les positionnements ne sont pas les mêmes. Les catholiques sont plus dans la présence, le témoignage que dans le prosélytisme. Les évangéliques, eux, convertissent, pas seulement en Kabylie, et ils subissent les foudres du régime : une quarantaine d'églises ont été fermées par les autorités. »
Ce nouveau pape aux racines multiculturelles, qui dans la quasi-totalité de ses interventions publiques martèle un message de paix pour tenter de déminer un monde enflammé, parviendra-t-il à pacifier un continent sous multiples tensions ? Un voyage ne suffira pas à Léon l'Africain pour accomplir cette mission d'ampleur, mais il pose les premiers jalons d'un pontificat résolument tourné vers ce continent en pleine mutation.



