Cet ouvrage contient une bombe. Lorsqu’il s’est présenté à la présidentielle d’avril 1969, Georges Pompidou savait depuis six mois qu’il était gravement malade. Et pourtant, il s’est lancé dans la bataille. En 1969, c’est donc un vainqueur déjà atteint qui s’installe à l’Élysée. Jusque-là, ses biographes évoquaient une découverte plus tardive, après 1970. Or, révèle le journaliste Patrice Duhamel, le diagnostic fut établi dès l’été 1968, au lendemain des événements de mai. D’inquiétants saignements de gencives avaient incité à une première analyse. Des examens approfondis livrèrent le diagnostic : une leucémie lymphoïde chronique.
Le journal du médecin Jean Bernard
Cette trouvaille, Duhamel la doit au journal très précis du grand médecin Jean Bernard, mort en 2006, qui avait autorisé son usage quelques décennies après sa disparition. Passionnant document qui nous plonge dans le quotidien d’un malade nommé Pompidou ; témoignage aussi d’un homme de science qui s’interroge sur ses devoirs : « Comment aider le malade au mieux ? Quelles erreurs doivent être évitées ? Quelles vont être les conséquences politiques ? » Comment en effet ne pas entraver le destin d’un homme amené à présider : Jean Bernard est appelé à suivre, mais à distance, ce patient considérable, qu’il ne verra qu’une fois, la veille de sa mort, le 1er avril 1974.
Car ce n’est pas la moindre incongruité de cette affaire minée de toutes parts par le secret. Pompidou était soigné par son médecin personnel, le Dr Vignalou, et son fils, Alain Pompidou, lui-même médecin. Jean Bernard, le grand spécialiste des maladies du sang, fut très souvent consulté, mais éloigné du patient. On ne voulait pas effrayer Pompidou au courant pourtant de ce praticien « fantôme » dès le 16 juin 1969. On ne voulait pas non plus le laisser approcher par un médecin partisan de la vérité. Car Alain Pompidou, souligne Jean Bernard, était convaincu que son père, s’il apprenait la nature et la gravité de son mal, s’effondrerait.
Le rôle de Claude Pompidou
Pris de douleurs parfois insupportables, le président envisagea occasionnellement de renoncer à son mandat. Claude Pompidou joua aussi un rôle majeur dans ce black-out. Son mari ne sut donc jamais qu’il était atteint de la maladie de Waldenström, ce cancer du sang dont, à l’époque, on ne pouvait que retarder l’échéance fatale, sans bien en juger l’évolution. Et pratiquement jusqu’à la fin, le président demeura persuadé de pouvoir aller jusqu’au terme de son mandat, en 1976. « Ton père est optimiste, dira Claude Pompidou à leur fils, Alain, mais déjà en août 1939, il me disait de ne pas m’inquiéter, qu’il était absolument certain qu’il n’y aurait pas la guerre. »
Ce livre relève d’un double secret, longtemps porté. Fils et petit-fils de médecins, Patrice Duhamel était présent pour la première chaîne, en mai 1973, lors du sommet de Reykjavik, en Islande, où Pompidou apparut bouffi et emprunté. Giscard d’Estaing, qui était du voyage, se souviendra de ce masque de douleur « un visage gris, plombé par la fatigue ». Mais Duhamel avoue qu’il fut aussi le journaliste que le responsable de la rédaction fit revenir à Paris avec les plans tournés pour garder « uniquement des plans très larges ». « Peu glorieux, je l’admets. Le climat politique et journalistique de l’époque était aux antipodes de ce qu’il est aujourd’hui… Après cet épisode islandais, je savais donc que le président était gravement malade. Je savais, mais je n’en parlais pas… La règle était globalement respectée par les médias. » Elle ne le fut pas par les télés étrangères, qui n’eurent pas ces pudeurs et dont les images furent reprises par la deuxième chaîne française, plus « libre ».
De Gaulle au courant
Pendant près d’un an, tandis que se succédaient les faux bulletins de santé faisant mention de « grippes à rechute », Paris bruissa de bruits peu charitables. Mais seuls les médecins et la famille étaient au courant. L’Express, dans son numéro du 4 juin 1973, titré « Le secret de Pompidou » – où le secret révélé n’était d‘ailleurs pas celui de sa maladie – flirta avec la transgression dans un bref encadré à lire entre les lignes. Le général de Gaulle, autre révélation de l’ouvrage, était au courant, lui, dès la fin de l’année 1968 : Duhamel le tient d’une source sûre, proche de la famille du général. Qui l’aurait informé ? « Jacques Foccart et ses réseaux », nous confie Duhamel. Foccart, proche du Général, toujours bien renseigné.
Quelques événements sont à relire au filtre de cette découverte. Le fameux appel de Rome, de janvier 1969, crime de lèse-majesté, où Pompidou se déclara candidat à la succession du général de Gaulle. « Nous remarquons, écrit Jean Bernard dans son journal, que la déclaration de Rome est selon toute vraisemblance très simplement due à la cortisone que reçoit Georges Pompidou et qui libère les contrôles habituels. » S’il n’avait pas été au courant, de Gaulle aurait répliqué encore plus vertement à Pompidou qu’il ne l’a fait. On pense aussi à l’affaire Markovic, le scandale qui salit son épouse : Pompidou en est avisé le 1er novembre 1968. Il s’effondre. « Un stress majeur comme celui provoqué par une telle affaire n’a pas d’effet direct sur la maladie elle-même. En revanche, il peut tout à fait aggraver l’expression clinique de la leucémie et les vives douleurs que le futur chef de l’État ressent depuis quelques années. »
Autre époque, autres mœurs
Dur au mal jusqu’au supplice, Pompidou fut peu enclin à trop en apprendre sur la réalité de son mal. Par éclipses, il envisagera la démission, en raison de ses douleurs, selon Duhamel. Édouard Balladur, son proche collaborateur à l’Élysée, qui n’apprendra la nature de sa maladie que la veille de son décès, a toujours affirmé que Pompidou était un malade qui avait su se gouverner. Pour Duhamel, il y eut de sérieuses faiblesses, Pompidou déléguant largement, multipliant les absences, même s’il continua à étudier les dossiers dans son lit. Le responsable des pompes funèbres trouvera de nombreuses feuilles glissées derrière ce lit, quai de Béthune. Mais l’époque était plus « tranquille » pour un chef de l’État qui n’était pas encore un hyperprésident, en mesure de tenir le mal en lisière. Autre époque, autres mœurs, affranchies des réseaux sociaux : le tabou de la maladie pouvait aussi être imposé, par la famille, aussi bien à la presse qu’aux médecins eux-mêmes. Lorsque, le 2 avril 1974, ils apprennent le décès de Pompidou, les Français, tenus dans l’ignorance de ce compte à rebours, ouvrent de grands yeux.
Cette longue maladie laisse un goût amer dans la mémoire des Français, qui eurent le sentiment durable d’être trompés. Le corps mortel des présidents aurait-il encore en France cette aura sacrée de l’Ancien Régime ? Sous la Ve République, régime de pouvoir centralisé et personnalisé, le président paraît incarner la phrase de Napoléon : « L’Empereur ne connaît qu’une maladie, la mort. » Il est le digne héritier de Louis XIV, qui non sans courage, avait triomphé d’une fistule anale passée sous silence, un succès contre la maladie, célébré sur fond de Te deum louant sa jeunesse immortelle. L’art de régner est aussi l’art de mentir et de guérir. Le Grand Secret : tel est le titre que Claude Gubler, le médecin de Mitterrand, avait donné à son ouvrage en 1996, qui lui avait valu quatre mois de prison avec sursis pour « violation du secret médical ».
Staline, Mao, Poutine…
Dans son ouvrage, Patrice Duhamel ne manque pas de comparer le cas Pompidou avec les autres cas présidentiels. Comme on le verra, jusqu’à Chirac, le secret est roi. Ne serait-il plus de mise ? On en doute. Rajeunissement oblige, nos trois derniers présidents n’ont pas été confrontés au dilemme de la vérité. Mais ce secret n’est pas l’apanage de la France. Aux États-Unis, hormis l’exception Reagan, qui mit en scène son cancer, il fut et demeure une pratique régulière. Benyamin Netanyahou vient de révéler qu’il avait eu un cancer de la prostate l’an dernier et qu’il a retardé son rapport médical annuel de deux mois afin que cette information ne soit pas utilisée par l’Iran « au pic de la guerre ». Il l’a été aussi, jusqu’à l’absurde, sous des régimes dictatoriaux. Staline, Mao en ont offert de beaux et terribles exemples. Sorte de dieu caché, le dictateur, qui flirte avec l’immortalité, vit dans le secret et par le secret : il est logique que celui-ci touche à ce qu’il a de plus intime, son corps. Ainsi peut-on comprendre les allégations actuelles qui visent Poutine, Kim Jong-un, dans un vœu de mort inexprimé. C’est là peut-être un point de convergence insoupçonné entre les régimes, malgré leurs différences : le corps sacré du pouvoir.
Le Crépuscule des dieux, de Patrice Duhamel (Éd. de l’Observatoire, en librairie le 5 mai).



