Tour Eiffel : grève après une visite du mouvement hindou Baps
Tour Eiffel : grève après la visite du mouvement hindou Baps

La tour Eiffel a été contrainte de fermer ses portes ce lundi à la suite d'un mouvement de grève spontané de ses salariés. En cause : la visite, deux jours plus tôt, d'une délégation du mouvement hindou Baps. Des consignes internes ont conduit « à écarter, remplacer ou rendre invisibles les femmes salariées » du monument pour satisfaire les exigences du groupe religieux, selon les informations rapportées par 20 Minutes.

Une polémique aux accents républicains

Alors que la direction du monument et l'organisation spirituelle ont présenté leurs excuses, la classe politique s'est indignée d'une atteinte aux valeurs républicaines et à l'égalité hommes-femmes. Cette affaire soulève des questions plus larges sur le rapport aux femmes dans l'hindouisme et sur la place des religions dans l'espace public français.

Qu'est-ce que le mouvement hindou Baps ?

Fondée en 1907 dans l'État du Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, la Bochasanwasi Akshar Purushottam Swaminarayan Sanstha (Baps) est une organisation spirituelle récente à l'échelle de l'histoire de l'hindouisme, issue des enseignements d'un maître ayant vécu au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, rappelle l'AFP. Aujourd'hui, la Baps revendique plus d'un million de fidèles (sur plus d'un milliard d'hindous en Inde) et 1 300 temples dans le monde, dont le tout dernier vient d'être inauguré à Bussy-Saint-Georges.

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« La Baps se distingue par l'importance accordée à l'ascétisme monastique : les sannyasis (« renonçants » en sanskrit) qui font vœu de renoncement et de dévouement total à l'institution, sont soumis à des règles de vie particulièrement strictes : célibat, végétarisme, renoncement au monde matériel, abstinence d'alcool et de tabac, et se reconnaissent à leur robe safran », explique à 20 Minutes un universitaire spécialisé dans l'hindouisme. Le mouvement est également très proche du Premier ministre indien conservateur Narendra Modi et de son parti, le BJP.

Pourquoi ont-ils demandé que les femmes soient « invisibles » ?

Ayant prononcé des vœux de chasteté particulièrement stricts, les moines de la Baps évitent traditionnellement tout contact rapproché avec les femmes. « Ces religieux mènent une vie ascétique fondée sur le détachement des attachements mondains et matériels », rappelle le spécialiste. C'est au nom de ces règles monastiques que les organisateurs ont demandé que les employées ne soient pas présentes sur le parcours de la visite. Une demande qui a suscité l'incompréhension et la polémique.

Dans leurs temples, un espace est d'ailleurs réservé aux femmes, dans lequel les maîtres religieux ne s'aventurent pas. Lors de la visite parisienne, ces vœux se sont heurtés brutalement aux principes républicains. En voulant respecter à l'excès le vœu de chasteté de leurs hôtes, la direction de la tour Eiffel a accepté des conditions à l'encontre des valeurs laïques en vigueur dans l'espace public français.

Le mouvement Baps est-il représentatif de l'hindouisme ?

Absolument pas. L'hindouisme n'est pas une religion homogène, mais plutôt une « constellation de croyances et de pratiques », un mot-valise sous lequel cohabitent des réalités religieuses parfois totalement opposées. « Baps est un courant plutôt conservateur parmi tant d'autres. On ne peut en aucun cas l'associer à l'ensemble de l'hindouisme », insiste le chercheur. Faire de ce mouvement le visage de toute une religion équivaudrait, par exemple, à juger l'ensemble du christianisme au seul travers des pratiques des Mormons.

Pourquoi est-il si visible dans le monde ?

Si la Baps est loin d'être le courant comptant le plus de dévots en Inde, il bénéficie de puissants réseaux financiers, d'une présence très active au sein de la diaspora (notamment au Royaume-Uni et aux États-Unis) et du soutien direct du pouvoir politique indien. Cette puissance financière lui permet de faire construire des temples monumentaux (les mandirs) à travers toute la planète. Cette architecture spectaculaire attire les projecteurs des médias, donnant au mouvement une visibilité internationale sans commune mesure avec son poids réel dans le paysage religieux mondial.

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L'hindouisme est-il une religion qui invisibilise les femmes ?

Là encore, il est impossible de trancher de manière binaire tant les textes et les pratiques s'entremêlent. Selon l'universitaire, les grands textes sacrés fondateurs, comme le « Mahabharata » ou le « Ramayana », accordent une place centrale à des figures féminines telles que Sita ou Draupadi. Longtemps érigées en modèles de vertu, de fidélité et de dévouement, ces héroïnes font aujourd'hui l'objet de relectures critiques. Leurs parcours, souvent marqués par la souffrance, le sacrifice ou la soumission à certaines normes patriarcales, sont notamment questionnés par de nombreuses intellectuelles féministes indiennes, qui cherchent à renouveler le regard porté sur la condition féminine.

Dans le même temps, le féminin occupe une place majeure dans l'imaginaire religieux hindou. À travers la figure sacralisée de la mère et le culte de nombreuses déesses, la femme est fréquemment associée au divin. Cette valorisation spirituelle du féminin coexiste toutefois avec un héritage social plus contrasté. Pendant des siècles, certains textes et pratiques ont contribué à légitimer une vision patriarcale de la société, fondée notamment sur les mariages arrangés, l'idéal de l'épouse dévouée ou encore la sati, ancienne pratique d'immolation des veuves aujourd'hui disparue. Si des franges très traditionalistes assignent encore la femme au foyer, l'hindouisme moderne s'en détache de plus en plus et encourage l'éducation comme l'émancipation professionnelle des femmes.

Pourquoi les Occidentaux voient-ils l'Inde comme un pays hostile aux femmes ?

L'image d'une Inde dangereuse ou hostile pour les femmes relève davantage de facteurs socio-économiques que du dogme religieux. « Cela n'a strictement rien à voir avec l'hindouisme », confirme l'universitaire. Les violences subies par les femmes ou le harcèlement parfois ressenti par les voyageuses étrangères s'expliquent par le niveau de pauvreté, le manque d'éducation dans certaines régions reculées et les inégalités sociales globales du pays. Attribuer ces dérives à la religion hindoue serait un raccourci bancal, la situation des femmes évoluant très rapidement dans la société indienne contemporaine.