AZF : 25 ans après, les rescapés racontent encore
AZF : 25 ans après, les rescapés racontent encore

Vingt-cinq ans après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse, le traumatisme demeure intact pour les survivants et les acteurs judiciaires de la catastrophe. Le 21 septembre 2001, à 10h17, le stock de nitrate d'ammonium de l'usine d'engrais AZF explosait, tuant 31 personnes, blessant 2 500 autres et causant de lourds dégâts matériels. Pour Pierre G., alors directeur d'une agence de financement située allée Charles-de-Fittes dans le quartier Saint-Cyprien, la scène est restée gravée.

Le jour où le ciel est tombé sur la Ville rose

« Je m'en souviens comme si c'était hier », confie Pierre G., un quart de siècle après la déflagration. Installé face à son bureau, dos à la rue, il entend une première détonation. Une collaboratrice s'alarme. Sa réponse fuse : « C'est un avion qui tombe. » « Je lui ai dit ça bêtement, mais je m'en veux encore, glisse-t-il aujourd'hui. Le traumatisme du 11-Septembre était hyper frais. J'ai eu juste le temps de prononcer cette phrase et le souffle est arrivé. » Une seconde onde choc pulvérise la baie vitrée en milliers de bouts de verre. Par réflexe, Pierre se glisse sous son bureau, imaginant d'abord qu'une voiture vient de s'encastrer dans la devanture.

Des heures d'incompréhension et de chaos

Dans les minutes qui suivent, la ville bascule dans la confusion et la douleur. « C'était le chaos absolu », décrit Pierre G. En descendant au bas de son immeuble, le scénario évolue à chaque coin de rue. Une policière évoque l'explosion d'une bouteille de gaz. Des usagers émergeant de la bouche de métro affirment que le drame s'est joué en sous-sol. Au Capitole, d'autres pensent que le cœur historique vient d'être frappé. « Pour tout le monde, ça avait pété juste à côté de chez soi. C'était extrêmement déstabilisant, on ne savait pas d'où venait la menace. »

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La psychose gagne du terrain. Toulouse est une métropole industrielle, berceau d'Airbus. L'ombre d'un acte terroriste plane. Les rumeurs s'emballent : un corps portant plusieurs sous-vêtements aurait été retrouvé, une cellule dormante aurait frappé… « Pendant des heures, jusqu'au milieu de l'après-midi, on attrape tous les bruits qui passent, poursuit l'ancien directeur d'agence. On était restés dehors toute la journée, coupés du monde, sans aucune communication téléphonique, à voir les blessés affluer vers les cliniques du quartier. C'est seulement en rentrant le soir que le décalage avec la réalité des images télé est devenu saisissant. »

Des répercussions psychologiques durables

Cette certitude d'être entré en guerre, maître Agnès Casero l'a ressentie avec violence. Avocate emblématique des parties civiles et de l'Association des sinistrés du 21-Septembre, elle exerçait alors rue du Languedoc. « Quand le premier bruit retentit, on pense à un gros accident de camion. Puis le second arrive, les vitres volent en éclats, se rappelle l'avocate. Après le 9 septembre [assassinat du commandant Massoud en Afghanistan] et le 11-Septembre, j'étais persuadée que la Troisième Guerre mondiale venait de débuter et que Toulouse en était la première cible. J'ai couru à l'école de mon fils de 6 ans. Les enfants pleuraient, les mères arrivaient en panique. On ne parle pas assez du traumatisme invisible des parents bloqués attendant des heures sans savoir si leurs enfants étaient morts ou vivants », poursuit-elle.

Au-delà de la ville meurtrie par l'onde de choc, c'est une explosion intime qui s'opère chez les habitants. L'avocate évoque des répercussions psychologiques durables, rouvrant des plaies anciennes qu'on croyait refermées. « L'explosion a eu lieu dans le psychisme, souligne la juriste. J'ai vu un homme de 75 ans réveiller ses vieux démons de la Seconde Guerre mondiale en voyant sa jeune voisine enceinte emmenée sur un brancard. Une femme originaire d'Afrique a repensé instantanément à sa mère et sa tante enterrées vivantes durant un conflit dans son pays d'origine. Les traumatismes de l'enfance ont refait surface de manière spectaculaire. »

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Révoltée par la piste terroriste qu'elle qualifie rapidement de « délire collectif » et par la tentative d'étouffement des faits, maître Casero décide de s'engager. Elle sollicite l'agrément de l'association des sinistrés et plonge à corps perdu dans ce qui deviendra l'un des plus importants marathons judiciaires de sa vie d'avocate. Un combat titanesque étalé sur dix-sept années. Un combat qu'elle finit par gagner pour les victimes.

Neuf ans après le dénouement judiciaire et un quart de siècle après la catastrophe, si le paysage d'AZF a laissé place au Cancéropôle et à des espaces de mémoire, l'écho de ce 21 septembre continue de résonner. Pour Pierre G., pour maître Casero et pour des dizaines de milliers de Toulousains, AZF, c'était encore hier.