Alors que la France a arraisonné plusieurs pétroliers soupçonnés d'appartenir à la « flotte fantôme russe » au large de ses côtes méditerranéennes, les avoirs immobiliers des présumés « amiraux » de cette armada sur la Côte d'Azur n'ont toujours pas été gelés. C'est ce que révèle une enquête de Nice-Matin, publiée le 15 septembre 2026, qui s'appuie sur un différend commercial opposant à Chypre les actionnaires de la société Avestra Group Holding Ltd.
Des opérations navales en Méditerranée, mais pas de gel à terre
En janvier dernier, l'armée française a arraisonné le Grinch au large des côtes méditerranéennes. Trois mois plus tard, elle se lançait à l'abordage du Deyna, un autre pétrolier suspecté d'appartenir à la « flotte fantôme russe ». En juin, c'était au tour du Deliver d'être escorté par la Marine jusqu'à Fos-sur-Mer. Depuis qu'Emmanuel Macron a tweeté que Paris « ne laissera pas faire », le terminal marseillais est presque devenu une escale obligatoire pour ces navires aux pavillons douteux.
Pourtant, à terre, les avoirs des présumés « amiraux » de cette flotte n'ont pas été gelés. L'enquête de Nice-Matin met en lumière le cas de Vadim Gurinov, un Russe de 54 ans disposant de deux « passeports dorés », qui est l'un des propriétaires de la holding chypriote Avestra via le fonds Ruric. Cette société est au cœur d'une procédure judiciaire à Chypre, où son ancien directeur, Igor Berezin, affirme que ses anciens partenaires participeraient « à des opérations susceptibles de constituer des violations des sanctions de l'Union européenne ».
Le terminal de Manzhouli, plaque tournante du contournement
Selon la procédure chypriote, Avestra a participé à la construction du terminal de transbordement de Manzhouli en Mongolie intérieure, mis en service en septembre 2019. Ce hub ferroviaire, situé à la frontière avec la Chine, est devenu l'équivalent terrestre des navires de la flotte fantôme depuis l'invasion de l'Ukraine. La Russie y écoule une partie de ses hydrocarbures et importerait, en retour, des produits sous embargo, notamment des véhicules européens et du matériel de haute technologie pouvant servir à la fabrication d'armements.
Lors d'une audience tenue le 7 avril dernier à Chypre, Igor Berezin a déclaré sous serment que « l'activité actuelle de la société Avestra consiste à négocier du gaz naturel et des produits pétrochimiques » et « à détenir des parts dans le Terminal ». Il avait obtenu que les actionnaires d'Avestra soient contraints de dévoiler l'ensemble de leurs actifs, y compris à l'étranger, mais cette demande a été rejetée en appel le 1er juillet dernier.
Villas, yacht et hôtel : le patrimoine contesté de Vadim Gurinov
Vadim Gurinov conteste ces allégations. Son porte-parole indique que « le terminal a toutefois été détourné du groupe en 2022 par un partenaire chinois » et que « les circonstances de ce détournement font d'ailleurs l'objet de plusieurs procédures pénales et civiles en cours en Chine ». Il prend également ses distances avec Roman Spiridonov, le présumé « amiral en chef » de la flotte fantôme, également co-actionnaire d'Avestra. Le porte-parole reconnaît que les deux hommes se connaissent « depuis de nombreuses années », mais affirme que « tous deux ne sont associés que dans un unique projet, Avestra, et dans aucune autre entreprise ».
Concernant son patrimoine sur la Côte d'Azur, Vadim Gurinov reconnaît avoir été propriétaire de la villa La Bomma, chemin de la Croë, au cap d'Antibes, mais affirme que « ce bien a été vendu en vertu d'un contrat de vente daté du 15 octobre 2021 ». Nice-Matin a retrouvé la trace de cette transaction à 4,8 millions d'euros, ainsi que du placement en redressement judiciaire de la SCI Riviera International La Bomma qui portait le bien. L'homme d'affaires aurait omis de payer un de ses employés, qui affirme devant les tribunaux français que la famille Gurinov posséderait d'autres actifs sur la Côte d'Azur.
Au travers d'une société de droit monégasque, la SCP Valeri, dont le nom ferait « référence à l'une des filles de Vadim Gurinov », elle posséderait une autre parcelle du cap d'Antibes, chemin de Nielles, où a été construite une villa ultramoderne de presque 500 m². Le coût de l'opération est estimé à « plus de 30 millions d'euros », selon un proche du dossier. Ce dernier affirme également que Vadim Gurinov serait propriétaire d'un luxueux bateau de 25 mètres, l'Alexandra II, régulièrement amarré au port Vauban, baptisé en hommage à sa seconde fille.
Vadim Gurinov s'en défend. Concernant la villa Mas Fleurie, son porte-parole assure : « Non, il ne possède pas ce bien, ni directement ni par l'intermédiaire d'une société ». Réponse similaire pour le yacht Alexandra II : « Non, M. Gurinov ne possède pas ce navire et ne l'a jamais possédé ». Idem pour la Voile d'Or, l'hôtel mythique du cap Ferrat racheté en 2019 par Kirill Pisarev. Selon l'un des vendeurs, Gurinov faisait « partie des huit investisseurs présents » autour de la table des négociations, mais son porte-parole assure qu'il « n'a pris aucune part à l'acquisition de cet hôtel, que ce soit seul ou conjointement avec M. Pisarev ».
Menaces de poursuites et enquêtes en cours
Vadim Gurinov, dont le prétendu patrimoine dans le Sud de la France a commencé à être épinglé dans plusieurs publications internationales, se dit victime « d'une campagne coordonnée de publications mensongères et diffamatoires ». « Nous avons mandaté des experts en investigations numériques afin d'établir l'origine, la chronologie et la coordination de cette campagne », prévient son porte-parole, qui annonce que le Russe n'hésitera pas à « engager des poursuites à l'encontre des personnes et des médias à l'origine de celle-ci ».
De leur côté, les services occidentaux mènent probablement leur propre enquête sur les présumés « amiraux » de la flotte fantôme russe. Roman Spiridonov, contacté par l'intermédiaire de ses avocats chypriotes, qui sont les mêmes que ceux de Vadim Gurinov, n'a pas donné suite aux sollicitations de Nice-Matin.



