Un mandat contrasté pour Rachida Dati au ministère de la Culture
En 2024, en prenant la tête du ministère de la Culture, la formule de Rachida Dati, lancée devant un parterre d'acteurs culturels, était bravache : « Quand je vous quitterai, vous ne pleurerez pas, vous m'applaudirez. » Deux ans plus tard, cette déclaration lui revient comme un boomerang dans chaque évaluation de son passage rue de Valois. Car personne ne pleure, et pas grand monde n'applaudit véritablement, révélant un bilan profondément mitigé.
Les réussites : territoires ruraux et diplomatie culturelle
Commençons par évoquer les aspects positifs de son action. Rachida Dati a voulu imprimer sa marque sur les territoires et la diplomatie culturelle. Avec son « printemps de la ruralité », puis le plan Culture et ruralité qui en a découlé, elle a réussi à remettre en lumière des infrastructures culturelles locales souvent négligées et à consacrer des investissements qui, même modestes, ont soutenu des acteurs du secteur éloignés des grandes métropoles. Ce volet lui a permis de revendiquer un bilan « rééquilibré », moins centré sur Paris, plus proche des élus ruraux qui l'ont accueillie à bras ouverts.
Autre réussite notable : la restitution des biens culturels acquis par la France pendant la période de la colonisation, portée par Emmanuel Macron en 2017 déjà, et rédigée par l'ancienne ministre de la Culture Rima Abdul-Malak. Dati a avalisé le projet. L'un des moments symboliques est la restitution officielle, en février 2026, du tambour sacré Djidji Ayôkwé, confisqué en 1916, central pour l'identité du peuple Ébrié, à la Côte d'Ivoire. Ce transfert s'est inscrit dans un mouvement plus large : l'adoption au Sénat d'une loi-cadre destinée à encadrer et accélérer les restitutions de biens culturels acquis durant la période coloniale.
Jusqu'ici, chaque restitution nécessitait une loi spécifique, rendant les processus interminables. Désormais, une commission permanente, des comités scientifiques bilatéraux et des critères précis doivent permettre de traiter les demandes sans vider les musées, mais en assumant une part d'histoire. La ministre, bien consciente de la portée mémorielle de ces gestes, y a vu l'occasion d'inscrire son passage dans une dynamique diplomatique structurante, largement amorcée avant elle.
Les points noirs : dialogue rompu et budgets en baisse
Passons aux sujets qui fâchent. Le spectacle vivant, secteur central des politiques culturelles françaises, a vécu le passage de Dati comme une mise à distance. Ni le Festival d'Avignon, ni les BIS (Biennales Internationales du Spectacle) de Nantes, deux événements pourtant majeurs, n'ont vu passer la ministre. Cette absence est incompréhensible pour un milieu mis à mal par le choc de l'inflation et les restrictions budgétaires des collectivités. On observe moins de dialogue avec les scènes nationales, et davantage d'attention pour les dossiers à fort rendement politique.
Autre point noir majeur : le budget alloué au patrimoine a reculé. Citons quelques exemples concrets des décisions qui ont marqué l'opinion :
- La vaste cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry, emblématique des années 1930, fait l'objet depuis des années d'un bras de fer entre associations et élus locaux. Une partie du site a été protégée, mais d'autres secteurs restent voués à la démolition.
- L'ancienne ferme urbaine du monastère de la Visitation, vestige rare du passé agricole de Paris, a été autorisée à disparaître malgré les alertes patrimoniales.
Ces deux dossiers illustrent les limites d'une politique de protection plus parcellaire que volontariste, où les coupes budgétaires l'emportent souvent sur la préservation.
Catastrophe du Louvre et crash de la réforme de l'audiovisuel
Sur le volet du budget, l'exemple le plus consternant reste la séquence du Louvre et du vol de plusieurs objets « inestimables », en plein jour, qui a fait de la France la risée du monde entier. Entre des déclarations intempestives, un appui publiquement affiché à la présidente du musée Laurence des Cars, avant un désengagement tout aussi visible, puis des tentatives de remaniement de la gouvernance menées sans coordination, l'épisode s'est conclu par le départ forcé de cette dernière – remplacée par Christophe Leribault – et un climat de crispation dont on espère qu'il n'est pas voué à durer.
Reste l'échec le plus cuisant : la réforme de l'audiovisuel public. Dati en avait fait son chantier majeur, fusionnant France Télévisions, Radio France et l'Institut national de l'audiovisuel (INA) dans une holding unique. Après des mois d'effets d'annonce, le texte est rejeté à l'Assemblée, torpillé par un vote surprise et une mobilisation syndicale forte. Le projet s'effondre, emportant avec lui la principale réforme que la ministre espérait inscrire à son actif.
Un héritage politique et opportuniste
Son passage rue de Valois laisse l'image d'un mandat très politique et largement opportuniste, au cours duquel les coups d'éclat ont pris le pas sur la construction raisonnée de politiques publiques. Le monde culturel retiendra surtout :
- Les absences répétées lors d'événements majeurs
- Les tensions persistantes avec les institutions
- Les occasions manquées de dialogue et de soutien structurel
Si quelques avancées en matière de ruralité et de restitution patrimoniale sont à noter, elles ne suffisent pas à contrebalancer les échecs retentissants et les relations dégradées avec le secteur. Les applaudissements promis par Rachida Dati se font toujours attendre, et son bilan reste marqué par un profond clivage entre ambitions affichées et réalisations concrètes.



