Depuis plus d'un siècle, le monde arabe semble condamné à vivre dans un cycle permanent de destruction, de conflits et de reconstruction inachevée. Pourtant, au-delà des ruines, une question essentielle demeure : combien de temps encore le monde regardera-t-il cette région uniquement au travers du prisme de la guerre ?
Un coût humain et économique insoutenable
À chaque missile qui tombe, le même calcul s'impose. Combien d'universités, d'hôpitaux, de logements ou de musées pourraient être construits avec les sommes englouties quotidiennement dans les conflits ? Combien de destins pourraient basculer autrement ? Il est temps de comprendre qu'un monde détruit n'est jamais un monde plus sûr. C'est au contraire un monde qui n'a plus rien à perdre. Lorsqu'une société perd toute perspective, elle devient un territoire sans horizon. Et un territoire sans horizon finit toujours par devenir instable et dangereux, pour lui-même comme pour ceux qui l'entourent.
Un tournant décisif en Syrie
Il y a près d'un an, le destin du peuple syrien a pris un tournant décisif. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, la possibilité de construire semble enfin envisageable. Cela passera par l'éducation, la culture, le logement, les infrastructures, et par la possibilité donnée à toute une jeunesse de se projeter dans autre chose que la survie. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : non pas reconstruire. Le mot est trompeur, il suggère un retour à l'avant qui n'aura pas lieu et ne devrait pas avoir lieu. Mais construire, bâtir ce que l'on veut devenir, et non restaurer ce que la guerre a défait.
La construction de la Syrie ne peut être pensée comme une simple aide humanitaire. Elle doit devenir un véritable projet, porté collectivement et inscrit dans le temps long. Les pays arabes, les États du Golfe, la diaspora, l'Europe et la France ont un rôle essentiel à jouer dans ce sursaut. Celui de la Syrie, mais aussi, au-delà, celui du monde arabe dans son ensemble. Ce projet repose sur des principes fondamentaux : la mémoire, la justice et le temps long. Il ne s'agit pas seulement de construire des bâtiments à Damas, à Alep, à Homs ou à Lattaquié. Il s'agit de reconstruire une société capable de retrouver une stabilité durable, de redonner une dignité à des millions de personnes qui en ont été privées, de réinstaller l'idée même d'avenir dans un pays qui en a été brutalement dépossédé.
Le rôle de la France
La France, plus que toute autre nation européenne, dispose d'une légitimité historique, linguistique et culturelle et doit prendre sa part de responsabilité pour accompagner ce renouveau. Depuis des générations, elle entretient avec la Syrie et le monde arabe des liens qui vont bien au-delà des intérêts commerciaux ou géopolitiques. Ces liens sont une ressource rare. Encore faut-il avoir le courage et la lucidité de s'en saisir pleinement, et d'y consacrer une ambition à la hauteur de l'enjeu.
Un idéal de progrès humaniste
En accompagnant le renouveau syrien, la France peut faire bien davantage que défendre ses intérêts : elle peut renouer avec un idéal de progrès humaniste qui constitue le meilleur de son identité. Elle peut démontrer qu'une puissance peut exercer une influence décisive non par la seule force, mais par la qualité de son engagement, la cohérence de ses valeurs et la profondeur de ses liens humains. En se positionnant comme partenaire de la reconstruction syrienne, elle aurait l'occasion de devenir un modèle pour l'ensemble des nations engagées dans des processus similaires, et de défendre une certaine vision du progrès et de l'avenir.
L'architecture ne vient jamais seule. Elle transporte avec elle une vision du monde, une culture, une manière de vivre ensemble. Ce qui se construira en Syrie dans les années qui viennent dira quelque chose de fondamental sur le monde que nous choisissons de bâtir. La France a une voix dans ce débat. Elle aurait tort de la garder pour elle.
Par Amar Sabeh el Leil, architecte franco-syrien



