La rétrospective consacrée à l'artiste américaine Lorna Simpson, actuellement présentée à Venise, marque un tournant dans sa carrière : elle met en lumière son passage de la photographie à la peinture comme moyen de résistance contre l'effacement des mémoires afro-américaines. L'exposition, qui se tient jusqu'en novembre, réunit plus de 120 œuvres, dont une trentaine de peintures récentes, et témoigne de l'évolution d'une artiste qui a toujours placé la question de la représentation au cœur de son travail.
Un parcours singulier entre photographie et peinture
Lorna Simpson, née en 1960 à Brooklyn, s'est d'abord fait connaître dans les années 1980 par ses photographies conceptuelles, souvent accompagnées de textes, qui interrogeaient les stéréotypes raciaux et de genre. Mais depuis une décennie, elle a délaissé l'objectif pour le pinceau, explorant une peinture figurative et narrative qui puise dans les archives familiales et les images d'actualité. Ce virage artistique est au cœur de la rétrospective vénitienne, organisée par le Musée des Arts de Venise en collaboration avec la Fondation Prada.
Selon la commissaire de l'exposition, Chiara Bertola, « Lorna Simpson a toujours utilisé l'image comme un outil de mémoire, mais la peinture lui permet aujourd'hui d'aller plus loin dans la matérialité du souvenir, en superposant les couches comme autant de strates temporelles ». Cette approche se retrouve dans des toiles de grand format, où des silhouettes féminines se détachent sur des fonds aux tons pastel, évoquant à la fois la grâce et la violence de l'histoire.
Des œuvres qui dialoguent avec l'histoire et l'actualité
L'exposition vénitienne ne se limite pas à un simple accrochage chronologique. Elle propose un parcours thématique qui aborde des sujets aussi variés que la migration, la mémoire de l'esclavage, les violences policières ou encore la place des femmes dans la société. Parmi les pièces maîtresses, on peut citer la série « Scenes of the Crime » (2016), où des photographies de scènes de crime sont reprises à la peinture, brouillant les frontières entre documentaire et fiction, ou encore l'installation « 1957-2020 » (2021), qui mêle peintures, dessins et objets trouvés pour évoquer l'histoire de la lutte pour les droits civiques.
L'une des toiles les plus saisissantes, intitulée « The Wake » (2018), représente une femme noire flottant dans une eau trouble, entourée de fragments de textes et d'images. Pour l'artiste, cette œuvre évoque à la fois la traversée de l'Atlantique par les esclaves et les noyades de migrants en Méditerranée. « Je veux que mes tableaux soient des espaces de contemplation, mais aussi des appels à la vigilance », a-t-elle déclaré lors du vernissage.
Une reconnaissance internationale croissante
Cette rétrospective s'inscrit dans un contexte de reconnaissance croissante de l'œuvre de Lorna Simpson sur la scène internationale. Après avoir représenté les États-Unis à la Biennale de Venise en 1990, elle a vu ses œuvres entrer dans les collections du MoMA, du Whitney Museum et du Tate Modern. Le catalogue de l'exposition, édité par Marsilio, comprend des essais de critiques d'art comme Okwui Enwezor et Thelma Golden, et offre une analyse approfondie de son travail.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : la fréquentation de l'exposition a déjà dépassé les 150 000 visiteurs depuis son ouverture en mai, un record pour une rétrospective d'artiste vivant à Venise. Les réservations pour les visites guidées sont complètes jusqu'à la fin du mois, et les médias internationaux, du New York Times au Guardian, ont salué l'événement comme « l'une des expositions les plus importantes de l'été ».
Un dialogue avec le public vénitien
Au-delà de l'accrochage, l'exposition propose un programme de rencontres et d'ateliers destinés à un public varié, des écoles aux associations locales. Lorna Simpson a notamment participé à une table ronde sur « la mémoire et la représentation » avec des historiens de l'art et des activistes, qui a réuni plus de 300 personnes. Pour la commissaire Chiara Bertola, « cette exposition est aussi une manière de tisser des liens entre l'histoire de Venise, ville de passage et de métissage, et les questions universelles soulevées par l'artiste ».
Enfin, la rétrospective s'achève sur une installation immersive, « The Shape of Memory », qui invite le visiteur à déambuler dans un labyrinthe de voiles de soie imprimés de photographies et de textes. Cette œuvre, spécialement créée pour le lieu, souligne la volonté de Lorna Simpson de faire de l'exposition une expérience sensorielle et mémorielle. Une manière de rappeler que, comme elle l'écrit dans l'un de ses textes : « La mémoire est une peau que l'on habite, et que l'on doit protéger ».



