Combler un trou capacitaire des armées françaises dans la frappe conventionnelle de très longue portée – c’est-à-dire au-delà de 1 000 km. Alors que les missiles, de croisière comme balistiques, s’imposent comme une arme centrale des conflits contemporains, et qu’Emmanuel Macron a appelé en mars au développement de ce type de capacités pour renforcer « l’épaulement » – l’articulation entre forces conventionnelles et dissuasion nucléaire –, deux projets ont été présentés cette semaine au salon mondial de la défense Eurosatory, au nord de Paris.
Battus par MBDA et son Thundart – développé avec Safran – dans l’appel d’offres de la DGA (Direction générale de l’armement) sur la frappe longue portée à 150 km, ArianeGroup et Thales ont recentré leur discours sur le créneau supérieur : la frappe de très longue portée. Leur lanceur X-Fire, proposé à cet appel d’offres avec la munition balistique FLP-T 150, peut en effet aussi tirer les missiles de la classe B-Strike présentés par ArianeGroup, qui visent des cibles bien au-delà de ce seuil. Fort de sa victoire, MBDA a de son côté profité du salon pour présenter un projet distinct : un missile de croisière terrestre, lui aussi conçu pour la très longue portée.
Le X-Fire, un lanceur unique pour une classe de missiles
ArianeGroup a donc présenté ce qu’il nomme sa « trame balistique », c’est-à-dire une famille de missiles, dénommés B-Strike, « qui pourront aller de quelques centaines de kilomètres à plusieurs milliers », explique Yves Moreau, directeur défense d’ArianeGroup. Une version à 1 000 km et une autre à 2 500 km sont pour le moment les deux options mises en avant, ce qui pourra toutefois évoluer en fonction des besoins exprimés par le ministère des Armées.
L’industriel souligne que le lanceur X-Fire, mis en œuvre par Thales et Soframe, et présenté lui aussi à Eurosatory, permet une mise en batterie en une minute et un rechargement en dix minutes, au moins en ce qui concerne les missiles allant jusqu’à la classe 1 000 km. Le B-Strike 2 500 km, considéré comme un missile « préstratégique », nécessiterait quant à lui de remplacer la tourelle du lanceur par une remorque.
« Les seuls en Europe à maîtriser les systèmes balistiques »
« Nous sommes les seuls en Europe à maîtriser l’ensemble des technologies liées aux systèmes balistiques », a insisté à maintes reprises ArianeGroup lors de notre entretien. Connu essentiellement pour la fusée Ariane, l'industriel est effectivement aussi un acteur incontournable de la défense : c’est le fabricant du missile nucléaire M51, emporté par les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE).
« Un système balistique est un système propulsé avec une très forte énergie initiale, lui permettant d’aller très vite – au-delà de Mach 6 –, impulsant une trajectoire, au moins en partie, exoatmosphérique – au-delà de 100 km, voire plusieurs centaines de kilomètres –, et avec une phase de rentrée atmosphérique provoquant des phénomènes d’échauffement des matériaux pouvant atteindre 3 000 °C. » Trois phases qu’ArianeGroup assure maîtriser.
À titre de comparaison, le M51 dépasse l’altitude de la Station spatiale internationale lors de sa phase de lancement – et peut même atteindre Mach 20. Les missiles B-Strike conventionnels, eux, viseraient des altitudes de l’ordre de 120 km pour la version à 1 000 km, et 150 km pour celle à 2 500 km, à des vitesses allant au-delà de Mach 10. ArianeGroup assure pouvoir développer ces produits « en quelques années », dès lors qu’une commande sera passée.
Pour renforcer leur performance, l’industriel envisage par ailleurs de les équiper d’un véhicule de rentrée manœuvrant, voire d’un planeur hypersonique. « Un missile balistique, lorsqu’il retombe dans l’atmosphère, n’est plus propulsé, donc sa trajectoire est prédictive, explique encore Yves Moreau. Il existe plusieurs techniques pour améliorer cette capacité de pénétration, notamment en équipant le missile d’une tête manœuvrante : en lui donnant une certaine forme, elle peut prendre appui sur les hautes couches de l’atmosphère, ce qui va créer de l’imprédictibilité dans sa trajectoire. C’est ce que nous avons expérimenté avec notre planeur hypersonique V-Max. » Dernier enjeu à maîtriser : la précision de la frappe sur la cible. « Nous serons dans la classe décamétrique, voire en dessous », promet Yves Moreau.
L’intelligence artificielle au service de la frappe
À côté du missile balistique, un autre vecteur peut répondre au besoin de frappe dans la grande profondeur : le missile de croisière. Très différent du missile balistique, celui-ci vole à très basse altitude – parfois quelques mètres au-dessus de la mer ou du terrain – et épouse les courbures du relief dans le but d’échapper aux radars. Sa vitesse est généralement subsonique (en dessous de Mach 1) et sa portée va de quelques centaines de kilomètres à 2 500 kilomètres.
MBDA développe déjà des missiles de croisière comme le Scalp (aéroporté) et le MdCN (Missile de croisière naval), ce dernier équipant les frégates et les sous-marins français. La portée du MdCN est annoncée à « plus de 1 000 km ». Le missilier a présenté à Eurosatory une nouvelle version terrestre. « Il s’agit du nouveau standard Mk2, qui pourra être tiré depuis un lanceur terrestre, le Land cruise missile, et dont la portée ira bien au-delà de 1 000 km », dit-on du côté de la direction de MBDA. « Il sera aussi plus furtif et plus rapide. » Grâce à la « réutilisation de l’existant », MBDA assure pouvoir livrer cette nouvelle version aux forces d’ici à 2030.
L’industriel explique par ailleurs qu’il va adapter ce que l’on appelle la « préparation de mission », qui était jusqu’ici « assez longue, de l’ordre de plusieurs heures ». « Or, dans des conflits de haute intensité, il faut être très rapidement en capacité de déclencher une frappe, explique encore la direction de MBDA. Nous allons donc raccourcir ce délai grâce à des algorithmes d’intelligence artificielle, qui vont calculer en quelques minutes quelle est la meilleure trajectoire pour le missile pour lui faire atteindre sa cible, et déjouer les défenses antiaériennes ennemies. »



