17 octobre : l'auto-organisation en ligne des manifestants
Auto-organisation en ligne des manifestants du 17 octobre

Les violences qui ont émaillé les manifestations du 17 octobre n'ont pas été préparées sur les réseaux sociaux, mais les conditions pour qu'elles éclatent, si. À quelques jours des rassemblements du 24, des méthodes d'organisation singulières émergent en ligne, où des groupes d'internautes, sans étiquette politique, préparent des actions, parfois violentes, dans les rues. Une conception horizontale de la lutte qui fait de chaque individu le personnage principal de son militantisme, comme l'ont constaté les observateurs.

Ce week-end, Internet a offert une description précise de ce à quoi ressemble une fourmilière : des milliers d'individus, dispersés sur le Web, s'échangeant des informations en temps réel sur la mobilisation en cours. Loin des syndicats, des associations et des partis, ces internautes, une fois dans la vraie vie, ont agi en marge des cortèges. Sur Telegram notamment, des groupes se préparent et se partagent des informations en direct, bénéficiant du relatif anonymat offert par les réseaux sociaux.

Des groupes ultra-réactifs et sans leader

Les réseaux sociaux protègent leurs utilisateurs, masqués derrière des pseudos, et facilitent la création de liens, explique la sociologue Valentyna Dymytrova, experte en stratégie de la communication : « Vous pouvez identifier des personnes qui pensent et veulent agir comme vous et que vous ne connaissez pas. On peut trouver très vite des collaborateurs, des coéquipiers ou des complices. La spécificité des réseaux socionumériques, c’est la capacité de retrouver des gens qui pensent comme moi, qui partagent les mêmes sentiments. » Une fois le groupe formé, il suffit de fixer un lieu, une heure, et le tour est joué.

Il est à peine 8 h samedi quand un groupe Telegram toulousain se revendiquant de « l’auto-organisation » rouvre la conversation : « Tiens, tiens, qui revoilà pour le 17 ? » À 8 h 50, l’administrateur partage des numéros d’avocats « à vous faire passer en cas de garde à vue ». À 9 h 07, il fait un premier compte rendu d’action sur le rond-point de Sesquières : « Deux camions des flics y sont rapidement venus, action abandonnée. Beaucoup de réactions positives chez les automobilistes. D’autres flics sont arrivés en renfort. Dès que la route s’est bloquée, ça a commencé à gazer et à charger les gens. » À 9 h 20, « déjà une dizaine de camions de CRS boulevard Lazare Carnot ». À 9 h 29 : « Une trentaine de personnes aux arènes ». Les messages se succèdent à un rythme soutenu : 9 h 36, 9 h 38, 9 h 44, 9 h 54, 9 h 58, 10 h 04… Le mouvement « hors cortège officiel » était assidûment suivi par les personnes se cachant derrière ce groupe.

Une convergence des luttes constatée en ligne

Quiconque voulait exprimer sa colère sans cortège à Toulouse le 17 octobre n’avait qu’à suivre cette conversation en temps réel pour éviter d’être vu et arrêté. À 17 h, « ça part en sauvage, besoin de monde encore ». L’administrateur du groupe a envoyé sept à dix messages par heure, tout au long de la journée, signalant les types de forces de l’ordre présentes, les points de contrôle, les zones de nasses, les barrages filtrants, les stations fermées, les drones, les endroits où des street médics étaient nécessaires, les CRS dès qu’ils baissaient leurs masques, les sommations, les charges, le gaz… Des informations corrélées avec celles partagées en direct par les confrères de La Dépêche sur le terrain.

Le cabinet Agoratlas a analysé l’organisation de la mobilisation en ligne et constaté, presque en direct, une convergence des luttes : « Sur Facebook, on a vu des comptes de gilets jaunes se réactiver pour la première fois en trois ans. Sur Instagram, c’était des jeunes, des associations. Sur Twitter, c’était la guerre entre partis politiques. Il y a eu une synergie entre tous les réseaux avec des populations qui n’ont rien à voir entre elles, qui se sont réunies pour ce jour-là. » Surtout, ont constaté les experts : « Il n’y a pas eu un leader qui arrive à unir les boomers et les gilets jaunes, avec les lycéens ou autre… Personne n’a pu les unir. Pas mal de gens ont essayé de s’approprier le mouvement, mais au final ils représentaient assez peu de choses. »

Des manifestations difficiles à canalyser

Le sociologue montpelliérain Victor Planche insiste sur la pluralité des revendications, que les réseaux sociaux parviennent à matérialiser. En ligne, on multiplie les posts, les groupes, les canaux… Toutes les voix sont audibles. « Il n’y a pas de leader », confirme Victor Planche, qui a commencé à s’intéresser à l’influence des réseaux sociaux sur les mouvements sociaux au début des gilets jaunes. « C’était un mouvement qui était vraiment allergique aux chefs. Les chefs étaient constamment remis en cause parce que tout le monde devait avoir droit de proposer des actions à faire. »

« Ce sont des mouvements de rupture avec le système politique et même aussi avec le système économique. Ils ont des revendications très plurielles qui viennent avec une forme de ras-le-bol et qui s’agrègent, unis par cette forme de désaccord avec le système incarné par le gouvernement », analyse le chercheur. Pour lui, la violence et le désordre de ces manifestations sauvages ne sont pas nés en ligne, mais bien sur le terrain. Les ingrédients étaient là, certes, mais la recette est apparue sur le tard samedi.

Victor Planche remarque également que les manifestations du 17 octobre, du fait de la diversité des profils qu’elles recelaient, n’étaient pas suffisamment préparées pour éviter le désordre : « Dans le cadre des organisations syndicales, c’est souvent maîtrisé par un service d’ordre. Là, en l’occurrence, il n’y avait pas de système interne visant à limiter la violence. Il y a eu une forme de découverte de la violence émanant des forces de l’ordre, parce que beaucoup étaient des néomanifestants. Et ça a amené, entre guillemets, une forme de radicalisation, de volonté de combattre… De frapper plus fort. »

En attendant, sur le canal Telegram toulousain, le samedi 24 se prépare avec un mot d’ordre : « Le 17 octobre ça a pété partout, on n’attendra personne pour continuer. »