James Talarico, le séminariste démocrate qui rêve de reconquérir le Texas
Il a 36 ans, un visage de premier de la classe et peut citer un verset biblique sur commande. Mardi 3 mars, James Talarico a créé la surprise en battant par sept points la représentante progressiste Jasmine Crockett, figure anti-Trump majeure, lors d'une primaire démocrate marquée par une participation record. C'est donc ce séminariste qui défiera les républicains en novembre pour tenter de devenir le premier sénateur démocrate du Texas depuis plus de trente ans.
Il n'y a pas besoin d'écouter James Talarico très longtemps pour s'en rendre compte : sa meilleure arme est son authenticité. Il ne possède pas l'éloquence naturelle et le charisme de Barack Obama, mais il prêche ce qu'il croit et croit ce qu'il prêche : la tolérance et la justice sociale.
Un parcours atypique entre Harvard et le séminaire
Le candidat répète souvent ce principe fondateur inculqué par son grand-père maternel, pasteur baptiste dans le sud du Texas : « Quand j'étais petit, il me disait que le christianisme est une religion simple parce que Jésus nous a donné deux commandements : aimer Dieu et aimer son prochain. » Mardi soir, après sa victoire, les pancartes « Love thy neighbor » (aime ton prochain) et « Take back Texas » (reconquérir le Texas) dominaient dans la foule.
Diplômé de l'université Harvard, James Talarico a enseigné l'anglais au collège puis dirigé une association chargée de réduire la fracture numérique dans les écoles pauvres du Texas, avant de se lancer en politique. Il fait son entrée au parlement texan en 2018, à seulement 28 ans. En parallèle, il rejoint le séminaire presbytérien d'Austin, où il lui reste un an d'études avant de pouvoir être ordonné pasteur – il a toutefois pris un congé pendant cette période.
Un message populiste et une foi inclusive
Son profil atypique intrigue. Lors d'une discussion de plus de deux heures l'été dernier, le célèbre podcasteur Joe Rogan semble sous le charme et lui lance : « Tu devrais être candidat à la présidentielle. On a besoin d'une personne véritablement intègre. » Le trentenaire a mené une campagne populiste. « Quelque chose est cassé en Amérique. Notre économie, notre système politique, nos relations les uns avec les autres. Et c'est parce que les personnes les plus puissantes du monde le veulent ainsi : les milliardaires qui possèdent les algorithmes des réseaux sociaux, qui possèdent les chaînes d'information en continu, qui possèdent les politiciens qui se déchirent sur nos écrans », a-t-il lancé mardi soir. Avec une formule que ne renierait pas Bernie Sanders : « Le vrai combat n'est pas celui de la gauche contre la droite. C'est celui du haut contre le bas. »
Lors de la primaire texane, il a tenté de se positionner moins à gauche que Jasmine Crockett, notamment sur la santé et la frontière. Il a courtisé les indépendants et les républicains en faisant campagne dans des comtés conservateurs. Mais déjà, les républicains ressortent ses déclarations passées très à gauche dans la guerre culturelle, sur l'avortement ou les personnes transsexuelles. « Dieu est à la fois masculin et féminin, et tout ce qu'il y a entre les deux. Dieu est non-binaire », déclarait-il en 2021, ajoutant : « Les enfants transgenres sont les enfants de Dieu, créés à l'image même de Dieu. »
La séparation de l'Église et de l'État comme credo
James Talarico défend farouchement la séparation de l'Église et de l'État. Il est contre l'affichage des « dix commandements » dans les écoles. « Je pense aux enfants musulmans, juifs, hindous ou athées, qui voient une affiche imposée par le gouvernement qui leur dit en substance : “Ta religion est inférieure” ou “Tu n'es pas le bienvenu ici”. Et je pense sincèrement que si Jésus voyait cela, il pleurerait pour ces élèves et exigerait que nous les aimions comme nous-mêmes. » Car pour lui, « aimer son prochain », c'est sans condition, « quels que soient sa race, son genre, son orientation sexuelle, son statut migratoire ou son appartenance religieuse. »
Le séminariste combat le nationalisme chrétien et veut reconquérir une partie des chrétiens blancs, qui ont voté à 72 % pour Donald Trump à la dernière présidentielle. Il insiste : « La seule chose pire qu'un tyran est un tyran qui se croit investi d'une mission divine. »
L'éternel mirage démocrate au Texas
Il n'en fallait pas plus pour que les médias américains en fassent « l'étoile montante » ou « la nouvelle star démocrate ». L'ancien porte-parole du parti républicain Douglas Heye calme le jeu : « À chaque élection, les médias de Washington et de New York choisissent un législateur démocrate local dont ils tombent amoureux. James Talarico est la version de cette année. » Il estime que le candidat « va devoir défendre un tas de déclarations délirantes qui n'ont pas été évoquées pendant la primaire ».
Cela fait près de vingt ans que les démocrates pensent pouvoir faire basculer le Texas. Avec le refrain « demography is destiny » (la démographie, c'est le destin), les stratèges du parti en étaient persuadés : le « Lone Star State » allait passer du rouge au bleu grâce à la croissance de la population hispanique et des minorités. En 2013, des anciens de la campagne de Barack Obama lançaient ainsi l'opération « Battleground Texas ». L'icône féministe Wendy Davis pensait pouvoir devenir gouverneure : elle prit une claque monumentale face au républicain Greg Abbott, qui l'emporta par plus de 20 points.
Quatre ans plus tard, le phénomène Beto O'Rourke déferlait sur l'Amérique, qui n'avait pas vu un orateur aussi doué et passionné depuis Barack Obama. Il a mené une campagne sensationnelle pour le Sénat face au détesté Ted Cruz. Beto O'Rourke est passé tout près, perdant par 200 000 voix (un peu plus de 2 points). Puis est venue la gueule de bois avec Donald Trump en 2020 et 2024, qui a réalisé une percée historique chez les électeurs hispaniques, notamment dans le sud du Texas, dans la vallée du Rio Grande. Alors que la guerre culturelle fait rage, les Latinos texans ont voté pour l'économie, la sécurité frontalière et les valeurs religieuses.
Un duel fratricide chez les républicains
Qu'en sera-t-il en novembre ? L'enthousiasme des démocrates n'a jamais été aussi élevé : plus de 2,2 millions d'électeurs ont participé à la primaire, soit deux fois plus qu'en 2022. Avec l'impopularité de Donald Trump, les expulsions de travailleurs en situation irrégulière et les excès de la police de l'immigration, James Talarico peut y croire.
Pour Douglas Heye, tout dépendra de son adversaire. Les républicains se déchirent, avec un duel au couteau qui se jouera au second tour : d'un côté, le sénateur John Cornyn, poids lourd de l'establishment ; de l'autre, le procureur général du Texas, Ken Paxton, un trumpiste aux positions radicales qui croule sous les scandales éthiques. Il avait échappé de peu à une destitution en 2023, et sa femme a demandé le divorce l'an dernier « pour raisons bibliques » – comprendre pour adultère, Paxton avait notamment fait embaucher sa maîtresse par un promoteur immobilier.
« Si c'est Talarico contre Cornyn, la course sera terminée avant d'avoir commencé », juge Douglas Heye, selon qui le jeune démocrate ne pourra pas battre un républicain mainstream. « Si c'était contre Paxton, ce serait extrême contre extrême, et je ne suis pas sûr de qui l'emporterait. » Donald Trump, lui, a annoncé qu'il donnerait sa bénédiction « bientôt » et demanderait à l'autre candidat de se désister. Ce qu'a d'abord écarté Ken Paxton, semblant provoquer le courroux du président américain. En cas de duel face à John Cornyn, James Talarico pourra puiser dans l'une des trois vertus théologales : l'espérance.



