Pendant des décennies, l'Europe a pu compter sur les États-Unis pour assurer sa sécurité. Donald Trump, désormais, fait vaciller cette certitude. Le président américain a récemment engagé le retrait de 5 000 soldats d'Allemagne et annulé — ou reporté, selon son entourage — un déploiement prévu en Pologne.
Un parapluie américain qui se referme ?
Pour Camille Grand, ex-secrétaire général adjoint de l'Otan (2016-2022) pour l'investissement de défense, les pays européens doivent en tirer des conclusions de toute urgence. En face, la Russie de Vladimir Poutine ne rate rien de ces failles.
Interrogé sur le fameux "parapluie américain", Camille Grand estime que nous vivons "un moment de transformation profonde". Les États-Unis voient leur système de défense mis sous tension, notamment au Moyen-Orient, et l'administration actuelle fait preuve d'une forme d'hostilité à l'égard des Européens, que ce soit sur le plan commercial, politique ou idéologique. "Il faut que l'Europe se prépare à se défendre avec moins d'Amérique", insiste-t-il.
Un retour en arrière improbable
Camille Grand ne croit pas à un retour en arrière. "Washington demande aux Européens d'en faire davantage depuis des années déjà", rappelle-t-il, citant le secrétaire à la Défense de Barack Obama, Robert Gates, qui le disait dès 2011. "Ce sont des tendances de fond. La population américaine a moins de racines européennes qu'auparavant. Trump l'affirme dans son style brutal mais l'idée générale selon laquelle des Européens prospères, aux retraites confortables, devraient prendre en charge leur propre défense, est aujourd'hui plutôt partagée et admise."
Les Américains ont-ils tort ? "Pas vraiment", répond l'ancien haut responsable de l'Otan. "Même si on reste de bons alliés, on ira toujours mieux si on est capable de se défendre soi-même. Mais cette transformation doit prendre du temps. Et puis, moins d'Amérique, c'est gérable. Pas d'Amérique du tout, en revanche, c'est beaucoup plus exigeant."
Le rôle crucial des soldats américains
La présence de GI américains sur le sol européen garantit la sécurité en indiquant de manière visible qu'une guerre en Europe serait une guerre avec les États-Unis. "Des soldats américains seraient impliqués dès les premiers jours d'un conflit sur le continent, sans qu'il soit nécessaire d'engager un grand débat politique à Washington. C'est une garantie puissante", explique Camille Grand. Les récentes annonces de la Maison-Blanche fragilisent ce modèle.
Cependant, ce n'est pas forcément la fin de la protection américaine. "Israël bénéficie d'une alliance très forte avec Washington. Les soldats américains ne stationnent pas dans l'État hébreu pour autant", note-t-il. "Ce qui est préoccupant, c'est que ces annonces sont combinées à une tendance générale des États-Unis à se désintéresser de l'Europe, à retarder ou annuler des livraisons d'armes, tout cela de manière non coordonnée. Nous manquons d'assurances politiques fortes."
Ce que les Européens ne savent pas faire sans les États-Unis
Plusieurs capacités critiques font défaut à l'Europe : "Qui envoie la cavalerie en cas de crise ? Jusqu'à présent, ce sont les Américains !" souligne Camille Grand. Il mentionne également les avions de ravitaillement en vol, les moyens spatiaux de surveillance et de renseignement, les outils de guerre électronique, et le fait que le plus haut poste militaire de l'Otan en Europe a toujours été occupé par un général américain.
Dissuader sans les États-Unis
Les pays européens seraient-ils en mesure de dissuader seuls une agression ? "En théorie, oui. En pratique, il faut travailler pour être crédible", répond Camille Grand. "Nous devons par exemple être capables, s'il y a une provocation majeure dans la Baltique ou la mer Noire, d'envoyer 10 000 hommes parfaitement équipés en une poignée de jours. Cela demande une capacité politique à décider très vite." Il évoque la proposition d'Emmanuel Macron d'élargir la dissuasion nucléaire française à d'autres pays comme "une réponse partielle à ce problème de crédibilité".
Le signal envoyé à Vladimir Poutine
Les hésitations américaines envoient un signal dangereux à Moscou. "La Russie ne va évidemment pas attaquer les Champs-Élysées demain, ni l'Allemagne, ni sans doute la Pologne. Mais Moscou peut vouloir montrer que l'Otan ne fonctionne pas : c'est même un de ses objectifs politiques majeurs", explique Camille Grand. "Cela peut consister à créer une crise en Lituanie, en Lettonie ou en Estonie. On voit des drones multiplier les intrusions dans le ciel des pays Baltes, ces derniers temps… Face à cette tentation, le message de l'Europe doit être ferme : « N'y pensez même pas. Vous aurez trop à perdre. »"



