À Maspalomas, station balnéaire des Canaries, un homme de 85 ans incarne une histoire de résistance et de dignité. Ce vieil homosexuel espagnol, que nous appellerons Antonio pour préserver son anonymat, vit seul dans un petit appartement près de la plage. Chaque jour, il arpente le front de mer, vêtu de couleurs vives, un sourire aux lèvres, malgré les insultes et les regards hostiles. Selon un rapport de l'Observatoire contre l'homophobie des Canaries, les agressions homophobes ont augmenté de 15 % dans la région en 2025, touchant particulièrement les personnes âgées.
Un quotidien marqué par l'isolement et la résilience
Antonio a passé la majeure partie de sa vie dans le placard, contraint par la dictature franquiste et la pression sociale. Ce n'est qu'à 60 ans, après la mort de sa mère, qu'il a osé vivre ouvertement son homosexualité. Aujourd'hui, il se heurte à une nouvelle forme d'ostracisme : celui de sa propre communauté. « Les jeunes gays me regardent avec pitié, comme si j'étais un vestige du passé. Mais je refuse de me cacher, je veux mourir debout », confie-t-il à l'envoyé spécial du Monde.
Son appartement est un sanctuaire arc-en-ciel : drapeaux, photos de ses voyages avec son défunt compagnon, et une collection de disques de chanteuses espagnoles des années 70. « La musique m'a sauvé la vie, dit-il. Quand tout va mal, je mets Carmen Sevilla et je danse dans le salon. » Ce rituel quotidien lui permet de tenir face à la solitude, son principal ennemi. Selon l'Institut national de la statistique espagnol, 42 % des personnes âgées LGBT vivent seules, contre 28 % pour l'ensemble des seniors.
Un combat pour la mémoire et la reconnaissance
Antonio milite activement pour que l'histoire des homosexuels sous le franquisme ne soit pas oubliée. Il participe à des ateliers de mémoire organisés par l'association Arcoíris Canarias, qui recueille des témoignages d'aînés LGBT. « Nous avons été invisibles pendant des décennies, explique-t-il. Il est temps que les jeunes sachent ce que nous avons vécu. » L'association a recueilli plus de 200 témoignages depuis 2020, dont celui d'Antonio, qui sera publié dans un livre prévu pour 2027.
Le vieil homme se souvient des années de clandestinité : les rendez-vous secrets dans les jardins publics, les codes vestimentaires pour se reconnaître, les arrestations arbitraires. « J'ai été battu plusieurs fois par la police, mais je n'ai jamais porté plainte. À quoi bon ? La justice était de leur côté. » Aujourd'hui, il suit avec attention les débats sur la loi de mémoire historique, qui prévoit une indemnisation pour les victimes de la répression homophobe. « C'est une consolation, mais rien ne pourra effacer les années perdues », regrette-t-il.
Un avenir incertain mais une volonté intacte
La santé d'Antonio décline : il souffre d'arthrose et d'une maladie cardiaque. Pourtant, il refuse de quitter son appartement pour une maison de retraite. « Je préfère mourir ici, entouré de mes souvenirs, plutôt que dans un endroit où l'on me demanderait de cacher qui je suis. » Le maire de Maspalomas, interrogé par nos soins, a promis de renforcer les actions contre l'homophobie, notamment via des campagnes de sensibilisation dans les quartiers seniors. « Nous devons garantir que chacun, quel que soit son âge ou son orientation sexuelle, puisse vivre dignement », a-t-il déclaré.
Antonio continue de se battre, non seulement pour lui-même, mais pour tous ceux qui n'ont pas eu la force de le faire. « Je veux être un exemple, dit-il en ajustant son chapeau à paillettes. Si mon histoire peut aider un seul jeune à s'accepter, alors toutes ces années de souffrance auront un sens. » Son sourire, malgré tout, reste une leçon de vie.



