50 ans après le coup d'État argentin, une commémoration sous tension à Paris
Ce mardi 24 mars 2024 marque le cinquantième anniversaire du coup d'État militaire en Argentine, un événement qui a plongé le pays dans une dictature sanglante. Cette date est désormais officiellement désignée comme la Journée nationale de la Mémoire pour la Vérité et la Justice. À Paris, les associations et ressortissants argentins prévoient de commémorer cette journée en hommage aux disparus et victimes de la dictature. Cependant, cette commémoration prend un goût amer pour beaucoup, notamment avec l'arrivée au pouvoir de Javier Milei en Argentine. Son influence s'étend désormais sur une partie de la communauté argentine en France, suite à la nomination de Santiago Muzio en 2024 à la tête de la Maison de l'Argentine, située à la Cité internationale universitaire dans le 14e arrondissement de la capitale.
La disparition d'une plaque commémorative : un symbole controversé
Sur ce vaste campus qui accueille 12 000 étudiants du monde entier dans une quarantaine de résidences nationales, la Maison de l'Argentine ne laisse plus personne indifférent depuis l'arrivée de l'avocat franco-argentin conservateur, nommé par le gouvernement Milei. Un exemple frappant est la disparition d'une plaque commémorative en hommage aux 30 000 disparus et victimes du terrorisme d'État, retirée le 10 février dernier. Cette action a été mise en lumière sur les réseaux sociaux par le député insoumis Thomas Portes, et une pétition en ligne réclame son retour.
« Nous avons constaté la disparition de la plaque sans que nous ayons été prévenus », explique une résidente qui préfère garder l'anonymat par peur des représailles. Ces représailles l'ont poussée à donner rendez-vous dans le parc Montsouris, face au campus, pour éviter d'être vue. « C'est l'atmosphère de peur qu'instille Santiago Muzio depuis son arrivée », soupire Catalina*, ancienne résidente qui a choisi une autre voie pour ses études à cause de lui. « Dès son arrivée, il a imposé une forte pression politique et une peur auprès de tous les résidents », ajoute-t-elle, témoignant avoir été terrorisée à l'idée de laisser filtrer ses inclinations politiques.
Un climat de peur et de répression au sein de la résidence
Catalina se rappelle qu'avant, des affiches sur les valeurs de la Cité U, incluant la charte et des informations sur la discrimination, l'homophobie, et des numéros d'urgence, étaient présentes. « Il a tout fait enlever », dit-elle. Un étudiant ouvertement gay qui a osé questionner le directeur sur cette disparition a été l'un des premiers à subir la nouvelle politique. « Il a dit qu'il n'avait pas à répondre à ça et l'a “invité” à aller dans son bureau pour discuter de son avenir dans la maison », détaille Catalina, présente ce jour-là. « Depuis, c'est ainsi pour chaque événement qui lui déplaît. Il cible un résident et lui explique qu'il devra peut-être quitter la maison à la fin de l'année. C'est une pression dure et constante. »
Les études en France des résidents dépendent du gouvernement argentin, et un simple claquement de doigts du directeur de la « Casa argentina » peut tout annuler. « Tout le monde dit qu'il y a une “liste noire” au sens propre ou figuré. Si on est inscrit dessus, c'est la fin de notre séjour en France et de nos études. Une catastrophe pour notre avenir… », explique Catalina.
Des réunions politiques d'extrême droite organisées dans la résidence
« Les étudiants sont pris au piège. Certains nous contactent parce que Santiago Muzio les menace de ne pas renouveler leur résidence », confirme Marie-Laure Stirnemann, porte-parole de l'Assemblée des Citoyens Argentins en France (ACAF), un collectif créé en 2016 par peur d'un retour de l'ultralibéralisme et de personnages « ouvertement révisionnistes » en Argentine. « C'est malheureusement ce qui se passe aujourd'hui en Argentine et à la Cité U », ajoute-t-elle.
Le collectif accuse le directeur d'hypocrisie, notant qu'il a refusé une commémoration du 24 mars sous prétexte que ce n'est pas un lieu politique, alors qu'il organise lui-même des réunions politiques. Par exemple, le mercredi 18 mars, une soirée intitulée « Argentine et Milei. Quel tournant politique ? » a eu lieu dans la salle de réception, organisée par l'Institut de formation politique, une école liée à l'extrême droite. Santiago Muzio s'affiche même sur Instagram avec Marion Maréchal. Les intervenants incluaient le directeur, Romain Dominati du parti miléiste français, et Michael Migueres, auteur d'une biographie du président argentin.
Une intrusion dans la vie privée des résidents
Catalina* révèle que Santiago Muzio vit dans la résidence avec sa famille. « Ils sont tout le temps là et ils entrent dans les chambres des résidents sans permission, qu'on soit là ou pas. Même les enfants. On sait qu'ils écoutent aux portes. Ça met une pression impossible sur les résidents qui n'osent même pas discuter dans leur chambre », explique-t-elle. Lors d'une tentative d'interview, la compagne de Santiago Muzio est sortie du bâtiment avec des agents de sécurité, filmant avec son téléphone pour demander le départ, affirmant que la plaque avait été enlevée pour travaux, bien que toutes les décorations soient toujours en place.
L'impuissance de la direction de la Cité universitaire
Cette situation tend les relations au sein de la Cité U, d'autres maisons refusant même le « brassage » avec la Maison de l'Argentine. Santiago Muzio a refusé de signer la charte de la Cité universitaire, qui prône la paix, l'humanisme, l'égalité, et la non-discrimination. Il a même fait installer une vierge dans la résidence, justifiant qu'elle représente l'Argentine par ses couleurs, malgré la laïcité stipulée dans la charte.
Face à cela, la direction de la Cité universitaire semble impuissante. Elle a indiqué au journal Le Monde qu'elle n'avait aucun pouvoir d'agir, car la Maison de l'Argentine, construite en 1928, appartient à l'État argentin et son directeur est nommé directement par Buenos Aires. « C'est terrible de devoir subir la politique de Javier Milei ici en France alors que nous sommes à des milliers de kilomètres », commente Marie-Laure Stirnemann, voyant dans cette situation « un chapitre de l'internationalisation de l'extrême droite ».
*Le prénom a été modifié à la demande de la personne concernée.



