Crise migratoire à Ceuta : l'UE affiche son unité, mais les tensions persistent
Crise à Ceuta : unité affichée, tensions persistantes

Les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne ont tenu une réunion d'urgence en visioconférence, mardi, pour évoquer les conséquences de l'afflux migratoire sans précédent à Ceuta, enclave espagnole frontalière du Maroc. Jeudi et vendredi, au moins 72 000 personnes ont franchi illégalement la frontière hispano-marocaine, à pied ou à la nage. Selon les autorités espagnoles, 70 000 sont déjà reparties vers le Maroc, mais au moins 83 personnes ont péri en tentant de rejoindre Ceuta.

Cette crise a rapidement suscité des réactions vives au sein de l'UE. L'Italie et le Danemark ont notamment demandé l'exclusion de l'Espagne de l'espace Schengen, une mesure juridiquement impossible. Pourtant, la ville autonome de Ceuta n'appartient pas, par dérogation, à cet espace de libre circulation. L'épisode a surtout mis en lumière les fragilités de la coopération européenne sur les questions migratoires, alors que les ministres ont tenté de présenter un front uni.

Un front uni en trompe-l'œil ?

Dans un premier compte rendu, les États membres « ont unanimement exprimé leur profonde solidarité envers l'Espagne ». Mais Yves Pascouau, directeur général adjoint de l'association Forum réfugiés et ancien chercheur sur les migrations, doute de la sincérité de cette unité. « Cela va être compliqué. Cette séquence a beaucoup d'aspects inédits, la tension est montée très vite, très haut et très fort. Je doute que la réunion d'aujourd'hui apaise véritablement ces tensions, qui sont d'ordre politiques et sont aussi alimentées par des aspects de politique interne », explique-t-il à 20 Minutes.

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Il rappelle que « 22 États membres de l'Union européenne, y compris des États dont on imaginait qu'ils n'étaient pas dans un positionnement de défiance vis-à-vis de l'Espagne » avaient signé une lettre appelant à une ligne ferme sur l'immigration, menée par l'Italie, le Danemark, l'Allemagne et la Hongrie.

Des condoléances, mais une approche inchangée

Pour Yves Pascouau, cette réunion de crise apporte un élément positif : « Ce qui me rassure dans ce compte rendu, c'est que des condoléances sont apportées aux personnes décédées dans cet événement, ce qui n'avait pas du tout été le cas dans la lettre des 22. » Mais il déplore que l'on reste « dans une approche monolithique, qui est celle de considérer que la politique migratoire se résume à cette question du contrôle toujours plus important de la frontière et du renvoi des personnes qui ne sont pas autorisées à rentrer ».

Il note toutefois quelques nouveautés, comme « l'idée d'avoir des systèmes d'alerte précoce par l'utilisation du renseignement et la surveillance des réseaux sociaux ». Mais il s'étonne que les États soulignent « l'importance de la coopération avec les pays tiers pour développer de nouveaux partenariats qui créeront des opportunités pour que les personnes restent dans leur pays d'origine », alors qu'il existe des besoins de main-d'œuvre dans l'UE et qu'aucune voie d'immigration légale n'est proposée.

Pourquoi l'Allemagne, le Danemark ou la Finlande s'allient-ils à l'Italie et la Hongrie ?

Cette alliance s'explique par la sensibilité politique de la question migratoire dans ces pays, souvent amplifiée par la montée de l'extrême droite. « Dans ces États, soit la question migratoire est sensible, ou elle est rendue sensible parce que l'extrême droite gagne du terrain politiquement. La question migratoire est devenue totalement abrasive avec la montée en puissance depuis quinze ans des formations politiques d'extrême droite d'abord dans le débat, et ensuite dans certains gouvernements », analyse Yves Pascouau. Aujourd'hui, l'extrême droite gouverne dans plusieurs pays et est capable de faire des alliances au sein du Parlement européen.

L'Espagne, bouc émissaire ?

L'Espagne est-elle devenue le bouc émissaire en raison de sa politique migratoire plus accueillante ? Pour Yves Pascouau, « il y a un faisceau d'indices ». La lettre des 22 États membres constitue « une attaque en règle de la politique espagnole », accusant l'Espagne « plus ou moins ouvertement d'avoir créé un appel d'air en régularisant 1,2 million de personnes ». Or, cette idée d'appel d'air est fausse, car les arrivées en Espagne ont baissé depuis six mois.

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Il dénonce également une « instrumentalisation, d'une certaine manière frauduleuse » : certains représentants italiens ont affirmé que l'Espagne délivrait la citoyenneté, alors qu'il s'agissait de titres de séjour. « Il y a eu sur cette séquence l'identification d'une politique, dont certains estiment qu'elle n'est pas la bonne, qui a été fondée sur des appréciations fausses et erronées », conclut-il.

L'espace Schengen, déjà fragilisé

Le ministre de l'Intérieur français, Laurent Nuñez, a déclaré après la réunion que « l'espace Schengen n'était pas le problème mais la solution ». Pourtant, Yves Pascouau estime que « ça fait longtemps que l'espace Schengen est mis à mal ». Il rappelle que cet espace de libre circulation est « une des réalisations les plus tangibles pour les citoyens européens », mais qu'il est « soumis à une pression très, très forte de la part des États » depuis 2015.

Si Schengen est menacé, c'est surtout à l'avenir, avec la possible arrivée au pouvoir de formations politiques antieuropéennes. « Elles n'auront aucune difficulté à renverser ce principe, défaire l'Europe et son idée, parce que les formations d'extrême droite sont des formations nationalistes, qui font de l'État-nation l'espace politique naturel et unique », avertit-il.