Cet été encore, plusieurs randonneurs ont été victimes de morsures de chiens de protection de troupeaux dans les Alpes-Maritimes, ravivant la polémique sur la cohabitation en montagne. Le département compte environ 900 chiens de protection à l'année, un chiffre qui peut doubler durant l'été après les transhumances. Face à la recrudescence des attaques de loup, qui ont causé 675 attaques sur des troupeaux maralpins depuis le début de l'année 2025, et à la fréquentation croissante des sentiers, la question du partage de l'espace montagnard se pose avec acuité.
Une randonneuse hélitreuillée après une morsure à Isola
Le samedi 29 août, une randonneuse qui bouclait le circuit des Lacs Lausfer, derrière Isola 2000, s'est fait mordre à la cuisse et a dû être hélitreuillée. Dans sa publication, depuis supprimée, elle rappelait que le secteur est « très fréquenté et familial » et concluait : « Un incident avec un enfant aurait été désastreux », annonçant son intention de porter plainte. Sur les réseaux sociaux, l'indignation a rapidement monté, certains internautes incriminant les bergers, d'autres préconisant même de gazer les chiens.
Cet incident rappelle deux autres agressions, plus médiatisées, survenues en juillet : une joggeuse dans l'arrière-pays grassois et un accompagnateur en montagne au-dessus de Saint-Martin-Vésubie. Nathalie Leblanc, agressée par des kangals le lundi 23 juin 2025 à Saint-Dalmas-le-Selvage, confiait au lendemain de son agression : « J'ai cru mourir, couchée au sol, les molosses autour de moi. »
Des solutions politiques et techniques en débat
Mylène Agnelli, maire d'Isola, estime que « la situation n'est pas tenable. Les bergers font un métier essentiel mais nous ne pouvons pas leur privatiser des pans entiers de montagne ». En dernier recours, elle envisage de ne plus louer aux éleveurs des parcelles trop fréquentées. Une réunion avec les professionnels de la Haute Tinée est prévue fin septembre pour chercher des solutions. Guy Maunier, maire de Daluis et ancien président de l'association de chasse aux chiens courants Alpes Sud, appelle systématiquement les éleveurs à l'aune d'une chasse, « histoire de ne pas se croiser », car les altercations entre patous et chiens de chasse peuvent « vite dégénérer ».
Vincent de Sousa, président de la fédération ovine des Alpes-Maritimes, pose le dilemme : « Si on accepte les loups, on accepte les patous. Il va falloir que les randonneurs s'adaptent comme les bergers ont dû s'adapter. » Il rappelle que les chiens de protection sont imposés par l'État : « Après la troisième attaque, si un éleveur n'en a pas achetés, il n'est plus indemnisé. On n'a pas le choix, même si on sait qu'on finira certainement devant la gendarmerie. »
Comportement canin et alternatives inefficaces
Sur le dressage, l'éleveur explique que « patou et kangal ne sont pas dressés. Le dressage entraîne une soumission à un maître, une absence d'autonomie. On attend du chien, non pas qu'il soit attaché au berger, mais qu'il soit capable de prendre lui-même des décisions lorsque le troupeau - sa seule référence - est menacé ». Il précise que « le chien ne fait pas nécessairement la différence entre un loup et un humain. Pour lui, le randonneur qui s'approche est un intrus, donc une menace potentielle. »
Quant aux ânes et lamas, souvent évoqués comme alternative, Vincent de Sousa est catégorique : « Ça fonctionne très bien… s'il n'y a pas de loups. Ça fait des années que des éleveurs essayent. Si ces animaux ont tendance à attaquer les chiens ou les loups, ils n'ont pas vraiment d'intérêt pour le troupeau, ne le suivent pas en milieu accidenté… et finissent souvent par se faire tuer. » Il observe qu'« au fil des siècles, seuls des chiens ont été spécialement sélectionnés pour protéger les troupeaux ».
Les bons gestes et les limites de la prévention
Face à un patou, l'éleveur conseille : « Il faut arrêter de marcher, descendre de son VTT et laisser le chien vous renifler, identifiez si vous êtes une menace. Bien sûr, évitez de paniquer, de crier, ça les excite. Vous pouvez mettre un sac entre vous et le chien pour maintenir une distance. Ne le nourrissez pas, parlez-lui calmement, sans le regarder dans les yeux ni chercher à le caresser. » Si le chien reste, aboie ou grogne avec insistance, « ça ne veut pas dire qu'il va mordre. Il marque simplement son territoire et cherche à se faire respecter. C'est le moment de reculer lentement. Et sans tourner le dos ! »
Cependant, ces conseils ne suffisent pas toujours. « Malheureusement, un chien peut être particulièrement tendu après plusieurs jours de forte pression, lorsqu'il n'a pas dormi ou lorsque le troupeau vient de subir une attaque de loup. On ne peut pas prévoir comment il va réagir, s'il va mordre », souffle l'éleveur. Il met également en garde contre la bombe au poivre : « Vous allez-vous en sortir - enfin, bon courage si la meute vous entoure - mais vous mettrez en danger celui qui viendra demain ! Le chien va se dire : cette fois-ci, je le surprends par-derrière. »
Chaque chien mordeur est évalué par un vétérinaire comportementaliste. Cette année, Vincent de Sousa estime qu'à l'issue de ces évaluations, une dizaine de chiens de protection ont été retirés des pâturages maralpins. Pour améliorer la cohabitation, le Département expérimente depuis cet été des colliers GPS permettant de localiser les troupeaux et d'en informer les utilisateurs du site Randoxygène, qui a enregistré 156 000 visites durant l'été 2026. Dans le Cians et la haute vallée du Var, une dizaine d'éleveurs volontaires participent à cette phase test, dont les premiers résultats sont attendus d'ici l'automne. L'opération se chiffre à 55 164 euros, comprenant l'acquisition de 20 colliers pour 6 324 euros, soit un coût moyen de 316 euros par collier, ce qui laisse présager l'ampleur financière d'un dispositif généralisé aux quelque 120 éleveurs ovins en estives.



