Dark romance et CRS : la fiction qui divise
Dark romance et CRS : la fiction qui divise

Des scénarios fictifs de dark romance mettant en scène des CRS et des manifestantes se multiplient sur les réseaux sociaux depuis le début du mouvement lycéen. Face à ces contenus, une chercheuse y voit une « stratégie de négociation avec une réalité qui dépasse l’entendement », tandis que d’autres internautes dénoncent un sexisme criant.

Des scénarios inspirés des manifestations

Quelques jours après les manifestations du 17 octobre, une utilisatrice publie sur son compte TikTok : « Les manifs m’ont trop inspiré je dois écrire un roman ». En commentaire, une internaute répond : « Stp envoie un commandant de brigade bien méchant qui tombe amoureux d’une manifestante et qui fait tout pour la sauver et rejoindre ses idéaux ».

Sous le hashtag #enemies-to-lovers (d’ennemis à amants), il est désormais possible de tomber sur des scénarios fictifs inspirés des récentes mobilisations citoyennes. Ces histoires, qui se concrétisent parfois sur des plateformes de lecture et d’écriture telles que Wattpad, reprennent les codes de la dark romance, des fictions sentimentales mettant en scène des rapports de force ou de domination entre les personnages.

Une stratégie de négociation avec la réalité

Pour Fleur Hopkins-Loféron, chercheuse et essayiste spécialiste de la dark romance, l’apparition de ce genre de contenu n’a rien d’étonnant. Autrice de Dark Romance : Guide amoureux (Ed Goater, 2026), elle explique que les scénarios de dark romance puisent leur source « lors de tensions sociétales et de frictions ». Face à des scènes de chaos et de violences, romancer le mouvement en cours serait « une manière de sublimer et de métaboliser ce que l’on vit en essayant de réintégrer les événements dans une trame narrative rassurante ».

« Quelque chose de sidérant est en train de se dérouler sur le plan sociologique et politique, dénonce l’autrice, alors que la jeunesse se retrouve tabassée par un système censé la protéger, elle trouve des interstices fictionnels dans lesquelles imaginer un autre possible ». Pour la chercheuse, « rêver d’un CRS tendre plutôt qu’agressif » ne relèverait pas du « fantasme » mais consisterait à « imaginer un récit alternatif où tout finit bien ».

Un contenu qui divise les internautes

« En fiction, chacun consomme ce qu’il veut. Mais là, c’est du réel », défend pourtant une internaute sur son compte Instagram. La jeune femme fait référence à une vidéo cumulant 3,5 millions de vues sur TikTok. On y voit une femme tenir tête à un membre des forces de l’ordre après avoir été « gazée à bout portant ». Mais alors que cet extrait semble avoir été publié dans le but de dénoncer les violences policières et d’afficher le courage de cette jeune femme, chacun y va de son petit commentaire.

« Moi je vois une dark romance là », « peut-être que je suis folle mais dans une dark romance il l’attrape par les hanches la sert contre lui puis l’embrasse »… Des commentaires qui ne passent pas. « Face à elle, il y a quelqu’un avec une arme, une matraque, un bouclier et vous y voyez une potentielle tension sexuelle ? », questionne l’internaute qui relaie l’extrait. Et la jeune femme d’ajouter : « Vous arrivez à romantiser cette scène […] osez me dire que ce n’est pas du sexisme ».

Un miroir déformant de la réalité

En inventant des scénarios entre manifestantes et CRS, les auteurs « vont finalement imaginer que ces hommes ne sont pas ceux qui sortent d’un moule hétéro patriarcal, mais qu’ils vont finir par montrer leur côté sensible et renier leur profession », analyse Fleur Hopkins-Loféron. La dark romance intervient alors comme « un miroir déformant de la réalité ». Si l’autrice défend une forme de « catharsis », les scènes de domination et de violences entre forces de l’ordre et manifestants depuis début octobre, elles, ne relèvent pas de la fiction. Le succès du sous-genre littéraire, lui, a toujours été vivement critiqué et cumule les polémiques.